31.01.2006
Trafic d'âme, part III
La porte cochère s’ouvrit sur une rue bruyante. En lieu et place d’air frais, Luca avala à plein poumon une poussière de dioxyde de carbone. Le rejet de la circulation incessante de la rue de Rennes. L’après-midi ployait sous les nuages d’hiver et le ciel diffusait une lumière pisseuse qui salissait le paysage. Un yorkshire au bout d’une laisse inonda le pied d’un horodateur. En face, des clochards se mirent à beugler. Les coups de poing partirent dans l’indifférence de piétons subitement absorbés par une intense réflexion. Luca porta une cigarette à sa bouche et se colla contre une vitrine de magasin pour échapper aux rafales de vent. La flamme du briquet saisit son reflet. Des cheveux de jais, mi-longs et crasseux, un visage émacié à grand coup de négligence, un teint d’hépatite. Des cernes bistrées soulignaient le dernier vestige d’une beauté jadis pimpante, des yeux en amandes d’un vert empire. Placardée sur la vitrine, une affichette promettait un rabais d’au moins 60 %. Puis les effets du Xanax commencèrent à lui brumer l’esprit. Et c’est en zombie que Luca entreprit de descendre la rue, comme un bateau à la dérive.
Son téléphone portable vibra trois fois. Le premier appel manqué avait été émis par Eddy. 16 ans, lycéen à Neuilly, grand consommateur d’ecstasy. Client régulier mais peu lucratif. Corinne, 32 ans, cocaïnomane mondaine et financièrement plus enthousiasmante, avait ensuite envoyé un SMS. Enfin, Samir avait à son tour tenté de le joindre. Luca se devait de les rappeler. Les deux premiers car, même dans le commerce de stupéfiants, le client est roi. Le dernier parce qu’on ne snobe pas impunément un grossiste à qui l’on doit une ardoise de qualité normande. Surtout quand, en ce début de siècle, les gangs de banlieue ont troqué les joggings Nike par des vestes Armani. Mais, dans cet après-midi coupé du monde, le dernier maillon du deal parisien n’y prêta pas guère d’attention.
Luca sortit subitement de ses songes, boulevard Edgard Quinet. Quelques jeunes en pèlerinage et doyens en recueillement convergeaient en un flux épars vers le portail d’entrée du cimetière Montparnasse. Sa main joua dans la poche de son manteau à la recherche d’un comprimé ou n’importe quoi qui puisse contenir le malaise naissant. Contrairement à dimanche, Luca ne percevait plus de bourdonnement. Cette fois, ses facultés recouvrées lui transmettaient un signal épuré, beaucoup plus fort. Comme un appel. Après une longue inspiration, le jeune homme franchit l’entrée.
Le cimetière épousait le versant d’une colline qui montait doucement vers le Sud. L’allée principale bitumée était jouxtée par deux trottoirs eux-mêmes délimités par de petites haies. De petites grappes de vieillards se promenaient dans la froideur de la fin d’après-midi. Tous arboraient le même air contrarié des gens bousculés dans leurs habitudes. Deux adolescents en quête du cénotaphe de Baudelaire rebroussaient chemin, le masque des offusqués sur le visage. À son tour, Luca comprit. Où que son regard se porte, caveaux, tombes et monuments semblaient à l’abandon. Des touffes d’herbe poussaient entre les graviers. De la mousse mangeait ici le calcaire des pierres tombales, escaladait là les parois des caveaux. Mais plus encore, il fut saisi par l’odeur de pourriture qui flottait. Des effluves de putréfaction le prenaient à la gorge. Son estomac rongé par les drogues se contracta et il sentit une bile tiède remonter le long de son œsophage.
Puis la plainte retentit à nouveau. Le même gémissement que cet après-midi, le même que Luca n’avait pu interpréter dimanche dernier. Une rosée gorgée d’acide se mit à perler le long de ses tempes. Autour de lui, personne ne semblait entendre. Un couple de retraités, assis sur un banc, continuaient à deviser comme si de rien n’était. Le mari se plaignait de l’état d’abandon du cimetière, « une honte de nos jours ». Plus loin, deux femmes, peut-être sœurs, déambulaient paisiblement, visiblement peu sensibles aux fragrances fétides. Mais pas une fois il ne releva pas de mains sur les oreilles, ni de doigts pincés sur le nez.
La plainte émanait de l’une des allées perpendiculaires, masquée par des caveaux aux allures de cathédrales. Il eut encore une fois la tentation de rebrousser chemin mais le besoin de percer le mystère des hallucinations fut plus fort. Quitte à glisser sur les versants de son passé. Il repiqua dans l’allée perpendiculaire et remonta la plainte languissante qui serpentait dans ce champ de croix. Dominé par des résineux aux aiguilles brûlées par le gel, Luca se retrouva isolé. Mâchoire contractée et jointures des mains blanchies, il avança encore avant que n’émerge la silhouette. Sa langue se mit à le piquer comme sous l’effet d’une gorgée de café brûlante. Le même crâne chauve et maladif s’activait au-dessus d’une pioche, binant le gravier d’une tombe. Et de cette tombe, s’élevait le gémissement. Luca distingua sur le bloc calcaire de la pierre tombale une sculpture en relief d’une femme en prière, les mains jointes, le regard levé vers le ciel. Ses jambes étaient prises par les entrelacs d’une végétation luxuriante et tourmentée. La pierre rendue poreuse par les intempéries était elle aussi gagnée par cette étrange lèpre végétale. Mais ce qui choquait Luca, c’est cette mélodie de souffrance expirée par la bouche de calcaire. Le cantonnier abattait à une allure de métronome le métal de sa pioche, ses lèvres entrouvertes sur une litanie couverte par la plainte. Soudain, les mains jointes de la sculpture se craquelèrent. L’impression de douleur se fit intense, palpable. Elle résonnait douloureusement dans la tête de Lucas qui se mit à reculer. Son dos heurta une masse.
— Jeune homme, faites donc un peu attention !
Il se retourna. Surpris, un Noir à la moustache frisottée leva le manche de son balai. Ses bras tirèrent sur les manches d’une combinaison maculée de boue. Mais Luca volta de nouveau, ses sens en alerte. Le cantonnier le dévisageait. Il eut l’impression de sentir les yeux s’enfoncer en lui, sonder jusqu’au cœur même de son âme. Il voulut détourner le regard, mais il restait pétrifié tel un gisant de plus.
— Holà ! Tout doux, mon monsieur, chanta le balayeur de son accent des îles J’vais pas vous manger. Après avoir décoché un large sourire, l’homme poursuivit dans l’allée. Luca tenta un geste, mais le cantonnier ne semblait pas non plus prêter d’attention à la plainte.
— Mais qu’est-ce que tu fabriques, c’est dans l’allée 23 que ça se passe, aboya-t-il en parvenant à sa hauteur.
— Je suis tombé sur ces herbes et j’ai pensé que… répondit son collègue à la tête livide. Sa voix atone glissait sur du métal pendant que ses yeux restaient braqués sur Luca.
— Arrête un peu de penser. Tu ne la sens pas cette puanteur ? Je parie que c’est une armée de rats qui pourrit dans les canalisations. Ce cimetière part en friche, Argas. Alors quand je te dis quelque chose, tu m’obéis. Je vais finir par me faire taper sur les doigts. Et je ne voudrais pas que ma plus grosse erreur ait été de t’avoir embauché..
Les deux hommes rebroussèrent chemin, comme si de rien n’était, et Luca s’empressa de décamper. Parvenu au carrefour, il se mit à courir. Et plus il accélérait, plus les gémissements s’amplifiaient, semblant monter de partout. Dans les ramures effeuillées, le vent mugissait de nouveau, charriant des râles de suppliques.
Son estomac lâcha sur le trottoir du boulevard, devant le portail. Ployé en deux par la douleur, Luca vomit. Sa bouche cracha une humeur sombre et visqueuse qui s’écoulait en une lave compacte. Chaque spasme veinait un peu plus le blanc de ses yeux. Au terme de l’ultime contraction, ses synapses reprirent leur transmission. Il se souvenait à présent quand il avait croisé ce regard. Et quand. C’était à l’hôpital psychiatrique sainte Anne.
à suivre..
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20.01.2006
Le Trafiquant d'âmes, Part II
Luca suspendit sa foulée. Dans son dos, deux personnes conversaient. Deux personnes qu’il avait forcément croisées mais qu’il n’avait pas remarquées. Impossible.
En vingt-deux ans, je n’ai jamais vu ça… chevrota une voix de grand-mère.
— Désolé, madââââme… Nous faisons notre possible, répondit la voix métallique d’un homme.
Le corps de Luca se cabra, sa paupière gauche papillota. Il connaissait cette voix.
— Mais vous devriez savoir, tout de même…
— Revenez dans trente minutes. Ce sera ouvert.
Des semelles claquèrent sur le bitume. Le jeune homme se retourna. Une vieille dame pliée par les années regardait, interdite, son interlocuteur s’en aller. De dos, une silhouette étique, effilée comme un arbre élagué, traversait la rue pour se rendre sur le trottoir opposé au cimetière. L’homme avait presque atteint la porte cochère d’un immeuble haussmannien quand il s’arrêta à son tour. La silhouette redressa ses lignes courbées. Il se mit à humer l’air, à la manière d’un animal reniflant une odeur suspecte. Une odeur de proie. Luca détourna la tête, feignit de fouiller sa poche à la recherche d’un briquet et attendit. Inconsciemment, il cessa de respirer. Cette voix… Ce timbre sans chaleur… Il l’avait déjà entendue, sans qu’il parvienne à mettre le doigt dessus. La drogue, même moins active, altérait sa concentration. Au bout de quelques secondes, le grincement des gonds signifia le départ de l’homme en noir. La vieille dame grommelait, Luca en profita pour l’aborder.
— Excusez-moi, qui est donc cet homme à qui vous parliez?
La grand-mère tressauta. Ses yeux drapés sous les plis de paupières fatiguées dardèrent l’inconnu.
— Je vous demande pardon ? La voix se teintait d’accents de bonté. Vous voulez dire le monsieur bien portant ?
— Euh, non, répondit Luca, décontenancé. Le grand qui vient de vous quitter, à l’instant.
— Oh ! Le cantonnier, vous voulez dire, sourit la grand-mère.
Luca la considéra, interloqué. La vieille commençait visiblement à dérailler.
— Ça fait vingt-huit ans que je me recueille au cimetière du Montparnasse, jeune homme. Et force est de constater que la notion de travail bien fait se perd…
La commère se lançait dans un monologue. Le jeune homme la planta sans crier gare, la laissant maugréer dans son dos. Les ondes d’une affreuse migraine commençaient à s’échouer sur le derrière de son front. À quelques mètres, un chat traversa la route. Le félin fila devant les roues d’une voiture de police. Luca tenta de prendre un air dégagé. Ce n’était pas le moment de se faire contrôler. Ce n’était d’ailleurs jamais le moment pour un dealer, même de seconde main, avec les poches lestées par les recettes d’une nuit de vice. 580 euros en billets. De l’autre côté du mur, un silence de mort avait repris son droit. Les arbres s’étaient remis à danser au rythme du vent polaire. Mais Luca ne le vit pas. Tout à l’observation de la voiture de police, il ne fit pas le lien entre ce retour à la normale et le départ du géant en noir. Sous son crâne, son cerveau était en train de lâcher, épuisé par une nuit d’excès.
*
Trois lignes sombres convergeaient en même point de réunion. La figure géométrique oscillait verticalement, bercée par des chuchotements de cérémonie amérindienne. Luca perdait son regard sur le point de fuite, l’esprit égaré dans le blanc d’un plafond ridé par les ruissellements. Le râle miaulait à ses oreilles, lui parvenant par bribes. Soudain, un nuage voila le vert de ses iris. De loin montait un autre souffle, plus rauque. Bestial. Il augmenta crescendo, jusqu’à se transformer en plainte de tristesse. Luca se mit à trembler lorsque le chœur de pleurs hulula dans ses oreilles. Le gémissement se transforma en cri de douleur, Luca sortit de sa torpeur, à genoux sur le matelas d’un lit étroit. Il baissa les yeux sur son sexe dressé et luisant. Ses mains en suspension surplombaient le dos cambré d’une femme au teint hâlé. Dix griffures symétriques striaient de carmin la cambrure de ses reins.
La fille sauta du lit en hurlant, autant de surprise que de douleur. Luca ne cilla pas, figé. De l’extrémité de ses doigts, pendaient comme un trophée de minces lanières de peau.
— Putain, mais qu’est que t’as fait !?, glapit Samira.
La jeune femme gigotait sur place, incapable d’apaiser le feu qui enflammait le bas de son dos. Sa lourde poitrine dodelinait à chaque contorsion. Du sang se mit à ruisseler le long de ses fesses. Luca, abruti par les voix, tardait à émerger. Il se redressa finalement dans un grincement de ressorts.
— Attends, je vais te cher…
— Ne bouge pas !, hurla la jeune femme, muscles tendus. Ses yeux trahissaient autant la colère que la peur, deux émotions à la combinaison explosive. Elle attrapa ses affaires sans quitter le dealer du regard et entreprit de se rhabiller.
— T’es qu’un putain de taré. Espèce de sociopathe, marmonnait-elle, davantage pour exorciser sa peur primale que pour insulter son amant.
Luca aurait pu tenter de la réconforter. Il se contenta de garder le silence, essayant d’endiguer le raz de marée intérieur qui le submergeait. Dans une ultime grimace, Samira enfila ses chaussures à scratch.
— N'essaie même pas de me rappeler. Oublie-moi sale camé, furent ses derniers mots avant qu’elle ne claque la porte de la chambre de bonne.
Luca resta prostré. Nu et vidé. Sa peau se hérissait, de froid et de peur. Lui qui se targuait de ne plus ressentir de craindre, voilà qu’il tremblait devant le retour de ses vieux démons. Après des années de calme, deux tempêtes en moins d’une semaine. En face, sur le mur pourri de la piaule, Jim Morrison le regardait, torse nu et bras en croix. Sur sa bouche, la même moue de connivence que durant son adolescence. On tambourina à la porte.
*
Luca enfila un caleçon. Les poings redoublèrent sur la frêle porte. Trop puissamment pour être l’œuvre d’une Samira repentante. Le pantalon suivit, puis le pull à même la peau et finalement, le dealer ouvrit. Un gaillard d’une quarantaine d’années, veste sombre sur chemise ouverte, le visage gonflé par les bonnes bouffes et le front gangréné par la calvitie, se tenait dans l’embrasure de la porte. Le commercial du cinquième devait être rentré prématurément de tournée.
— Oui, fit-il, d’un ton las.
— Quoi, qui ? répliqua le voisin, le ton exaspéré. Je commence à en avoir par-dessus la cravate de supporter vos histoires. Ça fait des années qu’on se croise, hein ?
Luca approuva du menton, prêt à encaisser sans broncher les réprimandes de circonstance. « Surtout, rester calme. Ne pas attirer l’attention. »
— Et bien là, je dis stop ! Le ton monta dans les octaves. D’abord vos vagissements de cinglés, maintenant ceux d’une pute qui se trimballe à moitié à poil, mais vous vous croyez où ? J’avertis votre proprio. Et si vous croyez que je suis dupe de vos petites combines !
Luca palpa la menace dans la voix de ce guignol. Une envie de lui défigurer la trogne bulla la surface de son cortex. Où était son Xanax ?
— Calmez-vous monsieur Moterla. C’est un accident. Je vous le promets, ça ne se reproduira plus. Luca avait pris son ton le plus geignant. Il n’était que distant.
— Non, c’est fini, terminado. Le voisin rebroussa chemin dans l'étroit couloir. Quel gâchis, et dire que vous étiez si brill…
Tout à son laïus, il n’eut pas le temps d’atteindre le palier. Luca lui tomba dessus comme une bête furieuse. Il le plaqua violemment contre le plâtre et lui attrapa les bourses à pleine main. Ses doigts se referment, avec la puissance d’une presse mécanique. La figure du commercial se fripa de douleur. Il n’eut même pas la force de crier, réduit à l’immobilité.
— Encore un mot, et je t’arrache ce qui fait de toi le putain d’enfoiré que tu es. La voix était dure, blanche de rage. Et pour être certain qu’on te les regreffera pas, j’écraserai tes couilles sous les talons jusqu’à ce que de la purée dégouline entre les lattes.
La respiration de Luca, haletante, rythmait le silence du dernier étage. Pour une fois et depuis bien longtemps, Didier Moterla prit peur. L’étau étouffait jusqu’à ses émotions. Il sentait la poigne se refermer comme les dents d’une pelleteuse. Il pouvait sentir des effluves de fureur exhaler de la peau blême de Luca. Il pouvait lire dans les yeux du jeune homme cette flamme qui donnait aux mots la consistance des actes.
— Je vais maintenant te lâcher, parvint finalement à siffler Luca entre ses dents. Mais je si jamais j’aperçois l’ombre d’un flic dans cet immeuble, si je reçois la moindre lettre, je te jure que je te les arrache pour de bon. Et je sais que tu m’en crois capable. Hein ?
Le commercial hocha la tête, Luca relâcha l’étreinte. Dans le couloir décati, Didier Moterla s’avachit, les yeux mouillés, le pantalon aussi.
De retour dans sa mansarde, le jeune homme fonça droit sur sa commode. Il fouilla frénétiquement dans le tiroir, déplaça des sachets de cocaïne et d’ecstasy. Caché derrière deux savonnettes de hachisch, il s’empara d’une plaquette de xanax. Il goba trois comprimés et s’assit sur le lit, les mains sur les temps. À cet instant, peu lui importait la perspective de se retrouver à la rue. Il avait rompu toute attache depuis trop longtemps. Peu lui importait le départ de sa régulière, son cœur s’était nécrosé. Non, Luca avait peur de lui même. Il appréhendait la perte de contrôle. Il lui fallait sortir, immédiatement, sans même attendre les effets des cachets. Dans le couloir miteux, le voisin avait décampéi. À son retour, Luca pourrait très bien retrouver la police à sa porte. Mais pour le moment, autre chose le préoccupait.
*
(à suivre...)
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12.01.2006
Le trafiquant d'âmes
Janvier 2001
Le cri strident fendit l’air avant de déchirer l’oreille de Luca. Le jeune homme ouvrit les yeux, émergeant brutalement de son apnée. Sa mâchoire s’ouvrit avec peine, serrée par les amphètes qui lui tordaient les masséters. La musique reprit possession de l’obscurité rendue brumeuse par la cigarette et les fumigènes. Mais elle ne berçait plus l’esprit de Luca. Il refaisait surface parmi les vivants. Malgré les bouffées de chaleur que la prise de MDMA lui instillait, une sensation de gel lui griffait les vertèbres. Luca croyait encore entendre ce hurlement trop réel, aussi insupportable que le mordant d’une scie sur du métal. Sur la piste de danse, dansaient des ombres. Au loin, il devina plus que ne vit le DJ penché sur ses platines. Le cri aurait pu être la plainte du diamant dérapant sur une platine, ou un ajout sonique de l’officiant. Ça ne l’était pas.
Le vert des lasers furetait la piste de danse. Il accrocha Luca comme un mirador sur sa proie. Son esprit identifia une onde de plaisir qui irradiait depuis son bas-ventre. Les doigts fins d’une main glissée à l’intérieur de son pantalon pianotaient le long de son sexe, déclenchant un message voluptueux que tardaient à analyser ses neurones désorientés. Mais aussi agréable qu’elle fût, la sensation ne parvenait pas à le réchauffer. Le cri avait définitivement mis un terme à son paradis artificiel. Autour de lui, les silhouettes reprenaient consistance. Des danseurs oscillaient sur les battements de la techno comme des serpents sous l’impulsion du charmeur.
Avec difficulté, Luca parvint à se retourner. Une masse sombre ventousa son torse dans une accolade gluante. Encore un effort et sa vision se régla sur le bon canal. Ses yeux saisirent d’abord un décolleté plus que plongeant sur des seins tombants. Plus bas, une main grêle disparaissait dans son caleçon. Au terme d’un pénible effort, Luca leva la tête. À quelques centimètres flottait un visage de craie aux traits comme à moitié effacés par le passage d’une éponge. Il voulut s’accrocher au regard, mais ses yeux tombèrent dans le vide d’orbites creuses. Ses mâchoires compressées libérèrent un râle de mourant. Puis il reprit le contrôle de son corps. Son bras se détendit instinctivement, repoussant la forme au loin. Celle-ci tituba avant de reprendre difficilement son équilibre. En lieu et place des orbites, des lunettes de soleil laissèrent pointer le circonflexe de deux sourcils dorés. La bouche de la jeune femme essora un rictus contrarié et leva bien haut un index injurieux. Luca se détourna, secouant sa chevelure collée par une sueur poisseuse. Une bouffée de chaleur accoucha d’une nouvelle respiration difficile. Dans sa tête, le cri persistait comme une trace sur l’écran d’un radar. Le jeune homme en était à présent persuadé, le DJ n’en était pas l’auteur. Et ça lui faisait peur.
Sur la piste, deux brutes torse nu se galochaient avec violence aux côtés de trois gamins complètement déphasés. La musique rythmée et désincarnée l’accompagna au pied du petit escalier qui menait à la mezzanine des VIP. En haut des marches, un Black à la peau du crâne tendue et luisante lui ouvrit le cordon d’entrée. Il donnait sur une terrasse intérieure toute en longueur, garnie de tables et longée par une rambarde côté piste, par un comptoir de bar côté mur. Des banquettes et des sièges rapiécés s’offraient l’élite noctambule, celle qui pouvait se payer la bouteille et la table qui avec. Loin de la plèbe. Luca n’y voyait pourtant que petites frappes et petits bourgeois, réunis en l’espèce par la magie du même sésame : l’argent. Sur sa gauche, une jolie blonde au débardeur floqué du lapin de Playboy trémoussait sa mini-jupe, les deux mains sur la rambarde. La vision intermittente de la courbure de ses fesses aguichait la foule qu’elle surplombait. Un gominé hâlé, avachi dans un pouf, contemplait son animal de foire.
Sur sa gauche, quelqu’un le salua. Il poursuivit sa route en slalomant entre les tables et se dirigea vers un tout frais vingtenaire à la frêle ossature et aux muscles secs. En tenue blanche intégrale, Samir portait chic suivant les critères de la banlieue pauvre. Bandana posé sur les cheveux, débardeur, pantalon, ceinture et pompes, le tout immaculé et siglé de marques « bling-bling ».
— Luca, t’as une sale tête. Tu devrais te reposer.
La lumière du stroboscope accrocha le sourire d’ivoire du rebeu.
— De toute façon, j’avais l’intention de décoller.
— Je te crois. Mais, mon frère, t’es pas vraiment le gars le plus raisonnable que je connaisse. Les paroles auraient pu passer pour les propos d’un vieil ami. C’était un avertissement. Samir avait des yeux de chaton, mais des dents de lion. Luca préféra écourter la conversation.
— Je t’appelle dans la semaine, ciao.
— Bien sûr que tu m’appelleras, conclut Samir, sourire de squale et acier dans la voix.
Luca ignora le ton. Pour avoir peur de chuter, encore fallait-il chercher à s’accrocher. Les deux hommes se saluèrent d’une arabesque de la main. Un petit paquet changea de propriétaire avant qu’ils ne se séparent.
Samir avait raison, Luca allait mal. L’hallucination auditive avait fait resurgir de vieux démons enfouis au fond du placard. Il secoua la tête alors qu’une autre bouffée de chaleur l’installait dans un état cotonneux. Il traversa la piste de danse rendue spongieuse à force de verres renversés et s’orienta vers les grands escaliers menant vers la sortie. Les danseurs survivants flottaient comme des méduses suspendues entre deux eaux. Le vestiaire lui adressa quelques mots que Luca n’entendit pas. La réalité lui arrivait par bribes, comme des ondes déformées. Il prit son manteau, salua machinalement et monta d’un pas lent. Celui d’un homme ayant vécu trop longtemps.
*
Dehors, la lumière du matin le nimba d’un pâle halo d’hiver. Luca s’alluma un joint et tira dessus jusqu’à en braiser l’extrémité. Il apprécia le silence, leva les yeux au ciel et recracha un nuage de chanvre indien. À travers les effluves, il contempla le flanc sombre de la tour Montparnasse. La discothèque « L’Enfer » se nichait aux pieds du plus haut des immeubles parisiens. Seule une discrète gueule béante de béton signalait l’entrée de ce mausolée de la nuit. Luca resta planté quelques instants, le cou en équerre. En pareille occasion, le jeune homme se plaisait à railler l’ironie de son prénom italien.
« La lumière, si douce à cet instant »
Mais cette fois, il n’éprouva aucun plaisir. Seulement un malaise supérieur au bonheur chimique. Autour de lui, de rares badauds dominicaux s’affairaient, acteurs d’une réalité que le jeune homme avait quitté l’espace de quelques heures. Un père mouchant le nez morveux de son enfant le dépassa. Ils prirent la direction de la gare Montparnasse, une centaine de mètres plus haut. Luca les devança du regard. La grande horloge fichée dans la façade du monument parisien surplombait la vaste esplanade. Ses aiguilles accusaient 08H27.
Il frissonna. La température devait tutoyer le zéro. Après avoir chaloupé sur le trottoir, l’insomniaque se mit en branle. Et c’est paresseusement qu’il traversa la rue du départ pour emprunter le boulevard Quinet. D’habitude, Luca rentrait par l’avenue du Montparnasse. Quelle importance, de toute façon, personne ne l’attendait. Il pensait juste vouloir s’aérer la tête aux quatre vents, oublier ce son. Il pensait.
Alors que les premiers effets d’une descente digne de la grande dépression de 1929 se firent sentir, Luca commença à regretter son choix. Au bout de quelques minutes, ses dents se mirent à jouer les pistons fous. La bouche de métro Quinet disparaissait dans son dos quand, sur le trottoir de droite, commença à défiler un mur haut de trois mètres, décrépi et fatigué. Par-dessus, Luca apercevait les arbres déshabillés par l’hiver. Les ramures pleuraient des larmes de soleil sur le cimetière Montparnasse. Autour de lui, la circulation était nulle. Autant routière que piétonne. Aucune âme qui vive à la ronde. Quelque chose ne tournait pas rond. Il se faisait un silence anormal. Pas total, juste décalé.
(à suivre...)
23:45 Publié dans Nouvelle | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note




