26.04.2006

Cocaïne, hombre !

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L’explosion de la consommation de cocaïne sur Paris est une réalité. En 2006, ça pétille à tous les étages, des studios du show-biz aux tours de banlieue. Mais quelle est donc cette substance qui fait sauter les cœurs ?

Avant

La cocaïne est une drogue tirée de la coca. La coca est une plante dont les feuilles regorgent d’un principe actif, l’alcaloïde. Et les effets de l’alcaloïde sont connus depuis longtemps par les habitants des contrées où elle pousse : les Andes.

En cette époque, les dirigeants du peuple inca mâchent les feuilles de coca. La plante est réputée divine : elle permet de résister à l’altitude, anesthésie la douleur et coupe la faim. Petite contrepartie, vous avez les yeux rouges, ce qui n’est pas sexy. Mais comme faites partie de l’élite, ça ne vous empêche pas d’attirer les donzelles.

A l’arrivée des conquistadors, au XVIe siècle, la pratique se répand aux basses couches sociales. Entretemps, le roi d’Espagne a réalisé que la coca augmentait le rendement des travailleurs dans les mines d’or. À défaut de creuser en chantant, les esclaves indiens meurent en silence. Petit détail, le clergé d’Amérique du Sud a l’idée de prélever un impôt sur le commerce de la coca. Comme quoi, quand Karl Marx écrira, « Eglise, opium du peuple », il sera pas loin.

En Europe

Il faut bien s’en douter, la coca finit par remonter dans les soutes des navires. La plante arrive en Europe dans les valises de médecins, tel ce botaniste Joseph de Jussieu (qui donnera son nom à une fac bien connue), qui lui trouvent beaucoup de vertus.

Au XIXe, Mariani, un Corse, a l’idée de mélanger la coca à du Bordeaux. Le vin Mariani fait pschitt, regonfle à donf’ et casse la baraque.

Aux Etats-Unis, on est déjà puritains en façade. On dit non au vin, oui à la coca. Ce sera le début du coca-cola, avec des vrais morceaux de plante à l’intérieur.

Toute rigolade ayant une fin, les chercheurs découvrent de fâcheux effets secondaires : stress, déprime, parano, accidents cardio-vasculaires, et j’en passe. Réplique immédiate du département de la Santé, l’alcaloïde est retiré du coca-cola et remplacé par de la caféine.

Le clash

Il faut attendre les années 60 pour voir les évènements prendre un tournant radical. En 1961, c’est le drame pour des millions de personnes. La Convention unique sur les stupéfiants, tenue par l’ONU à New-York, interdit dans 161 pays la coca, l’opium et le cannabis, ainsi que leur dérivé (chose étrange, l’alcool échappe à la prohibition). C’en est fini d’une époque d’insouciance.

Commence alors celle des narcotrafiquants. Depuis, les cartels sud-américains se sont enrichis, essentiellement en approvisionnant le plus grand marché au monde, les Etats-Unis. Aujourd’hui, c’est au tour de l’Europe.

Maintenant

Cultivée en Bolivie et au Pérou, la cocaïne est transformée dans les laboratoires colombiens. La substance blanche et floconneuse, l’hydrochlorure de cocaïne (atchoum), fait le bonheur des nez occidentaux. Vendue entre 50 (mais c’est de la merde) et 80 euros (mais c’est de la bonne) le gramme, la substance est coupée avec du bicarbonate de soude, du sucre ou du lactose. Un gramme représente 10 rails (traits ou traces), ou cinq gros pour les gourmands.

On la sniffe à l’aide d’un billet roulé (pour les pressés) ou d’une paille (pour les puristes). Ensuite, on peut faire zouplaboum et danser le smurf sur la tête pendant 30 minutes environ. Après quoi, vous revenez à votre état primitif de protozoaire.

On peut aussi la fumer et se l’injecter en intraveineuse si l’on se sent l’âme d’un aventurier de la défonce.

En 2003, plus de 3% des 18-44 ans déclarent avoir consommé de la cocaïne. La proportion grimpe mucho dans les classes aisées. Car la substance coûte cher en ratio quantité/prix. Et même si sa réputation « propre » et très « showbiz » draine les foules de djeunes, ça reste de la poudre aux yeux. Rectification. Plein le nez.


Pour ne pas paraitre idiot en ville. La cocaïne porte maints surnoms, retenez-en quelques-uns.

— T’as de la schnouf ?

- Comment ça, je refoule ?

— T’as pas vu Céline (ou Caroline) ?

- C’est qui cette meuf ?

— Ey ? T’as de la coco ?

- Eh, man ! J’suis pas ton pote!

Grands amateurs de coca

- Les empereurs incas : ce qui pourrait expliquer : 1. les sacrifices perpétrés par centaine. 2. De s’être fait pouiller à 50 000 contre 100 conquistadors espagnols.

- Le pape Léon XIII ne se baladait jamais sans sa fiole de Vin Mariani. Un p’tit coup de vin de messe, et hop, ça repartait.

- Sherlock Holmes : pour arriver à démêler des intrigues de ouf, fallait bien qu’il soit aidé

Quelques témoignages contemporains :

El Diablo : « C’est nul. Ca dure que 30 minutes et en plus, tu montes pas »

Mister X : « Comment ça, un gramme. Je vais pas tenir deux heures ! »

Docteur D : « Dites non à la drogue, ça en fera plus pour les autres. »

 

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06.04.2006

Et une petite grève, une

 

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En France, ce n’est pas peu dire, on aime faire la grève. Même si l’impression est trompeuse, que ça défile un peu partout, le phénomène est en diminution. Mais au fait, qu’est ce que ça veut dire?

Cette bonne vieille habitude bien de chez nous tire son nom de la place de grève. Au Moyen-Age, l’espace se situait pile-poil en lieu place de celle de l’Hôtel de Ville. Paris était plus petite, avec des rues étroites. Elle était aussi plus crade. La place de grève tirait son nom de la plage de graviers qui donnait sur la Seine (grève signifiait berge). Bon, me direz-vous, on n’est pas plus avancé. Patience, patience.

Les Parisiens plutôt pauvres avaient pour habitude de se réunir en ce lieu afin de trouver du boulot. Comme beaucoup de bateaux marchands accostaient ici, il y avait besoin de beaucoup de bras. CQFD. Or il se trouvait en ces temps là des patrons un peu radins (si, si, véridique) qui payaient les manutentionnaires à coup de lance-pierre. Les travailleurs s’estimant lésés formaient une coalition (l’ancien nom de la grève) et revenaient sur la place de grève attendre un travail mieux rémunéré. Et c’est comme ceci qu’est née l’expression faire la grève (en lieu de faire la place de grève).

La grève n’a pas que des mauvais côtés. Elle a même suscité des avancées fort sympathiques. Petit florilège.

1886

Aux Etats-Unis, le 1er mai est le jour de clôture des comptes pour les entreprises. C’est aussi le moment d’embauche et de la signature des nouveaux contrats. Par le plus grand hasard, c’est le moment que choisissent 200 000 ouvriers pour manifester et faire grève. Ils veulent limiter la journée œuvrée à huit heures. Pour tout dire, on bosse longtemps, parfois jusqu’à quinze heures par jour, six jours par semaine, sans vacances, toute sa vie. Pour la retraite, ah ! ah ! ah !, laissez-moi rire. Pour tenir, les ouvriers picolent pas mal, absinthe et tout le tintouin, ce qui les empêchent de faire quelque chose de constructif.

Finalement, la grève et les manifestations sont réprimées mais le gouvernement finira par consentir.

En Europe (même si on n’est pas du même bord que ces capitalistes), on trouvera l’idée excellente, surtout du côté de l’Internationale socialiste. La date va rester comme le jour de la fête du travail. Pourtant il a fallu pas mal de grèves baignées dans des litres de sang de prolétaires pour faire passer l’Atlantique au modèle. En 1919 (dans l’allégresse de la fin de la 1ère Guerre Mondiale) la loi sur les huit heures quotidiennes est adoptée en France. Ca sera donc 48 heures par semaine et tournée du patron. Anecdote croustillante, des affiches prédisent que ces folies utopiques allaient foutre notre belle économie en l’air (pourquoi ne pas bosser 35 heures pendant qu’on y est)…

1936

La grande crise économique de 1929 a touché la France avec retard. Au sortir des usines, c’est la misère. Dans la rue, ça chauffe, des ligues un peu à l’extrême de la droite expriment bruyamment des idées brunes. De grandes grèves d’ouvriers paralysent la France. Léon Blum arrive à la tête du gouvernement. Sa coalition de gauchos, passée à la postérité sous le nom de Front Populaire va en profiter pour esquisser les contours de notre France sociale : semaine des 40 heures sans réduction de salaire et deux semaines de congés payés qui vont permettre aux travailleurs d’aller se bronzer la pilule aux frais du boss. (A noter que le secteur du tourisme prendra naissance, avec les retombées économiques que l’on connaît aujourd’hui). Pour les patrons, il faudra encore quelques piquets bien sentis pour qu’ils acceptent le changement.

1946

Le droit de grève n’a pas toujours été autorisé, même s’il était admis dans les mœurs. Il est définitivement inscrit dans la Constitution française en 1946. Il sera renouvelle dans celle de la Vé république en 1958, avec les précautions d’usage, cela va sans dire

1968

C’est le grand soir tant espéré par des ouvriers mécano et les étudiants à tendance mao. Après des débrayages, le gouvernement signe les accords de Grenelle avec les syndicats et les patrons le 27 mai de l’année. On s’accorde sur une augmentation de 10 % des salaires et de 25 % du SMIG. Soit qu’ils aient cru au père Noël, soit que Jacques Chirac (qui faisait partie des négociateurs côté gouvernement), ait déjà fait capoter le schmilblick, ça sera un échec. Rejetés par la base, la grève continuera.

29.03.2006

C’est quoi être laconique ?

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[Laconique] : Qui s’exprime de manière concise et sans détails

[Éducation spartiate] : éducation rude et austère

 

Une personne laconique a en général le verbe bref, contrairement à la racaille prolixe qui mouline à tire-larigot. Mais revenons aux origines.

Les Lacons étaient les habitants de Laconie, la région dont Sparte était la capitale. C’était une cité grecque connue pour s’être régulièrement foutue sur le paletot avec sa cousine mais néanmoins rivale, Athènes. Leurs affrontements sont passés à la postérité sous le nom de Guerres du Péloponnèse.

Farouches, les Lacons n’étaient pas réputés pour leur sensibilité. Certains historiens (aux thèses non reconnues) pensent qu’ils tiraient leur fichu caractère des moqueries récurrentes à leur encontre (bandes de la Lacons), raison pour laquelle ils préféraient qu’on les nommât Lacédémoniens. Enfin bref, revenons à nos Lacons.

Peuple soudé, les Spartiates s’appelaient entre eux les « Semblables ». Même si ces citoyens étaient égaux entre eux, ils demeuraient une élite. Ces happy few se destinaient au combat, exclusivement à la grande fritance. Pour les tâches domestiques, il y avait les esclaves, ce qui était bien pratique. L’organisation de la société laisse à penser que ça ne rigolait pas tous les jours dans les chaumières, et c’était valable pour les deux groupes. Démonstration.

La vie d’un Spartiate commençait sur les chapeaux de roue. À peine sorti du ventre de maman, le nouveau-né passait devant l’assemblée des Anciens. S’il était robuste et bien bâti, il gagnait le droit de rester en deuxième semaine. Sinon, c’était le grand plongeon au fond d’un gouffre où l’attendaient les ossements de tous les mal façonnés de l’histoire de la ville.

Débutait alors une éducation des plus spartiates (tiens ça vous dit quelque chose ?), enfin plutôt le début du calvaire. Jusqu’à l’âge de sept ans, le gamin n’était pas éduqué mais « élevé ». Arraché des bras de ses parents (qui s’en fichaient un peu, il faut l’avouer), il vaquait nu, hiver comme été. La nourrice qui l’avait en charge le frictionnait régulièrement avec du vin pour lui montrer que mince, la vie était une chienne (on ne saurait trop prôner la prudence si d’aventure une nourrice de Laconie venait à proposer ses services).

A partir de huit ans, l’enfant passait entre les mains de la communauté. L’Etat prenait intégralement en charge l’éducation du marmot. « Tu seras un guerrier, mon fils », s’entendaient-ils à peu près tous dire. Pour se faire une idée de la formation spartiate, imaginez les jeunesses hitlériennes. Mais avec des casques à crête en lieu et place des casques à pointe. Le but était de créer une bête de guerre, une machine obéissant au doigt et à l’œil, sachant mourir le cœur léger pour sa patrie. Pour faire marcher au pas ce petit monde, un sergent hargneux (dans la veine de Full métal Jacket) prenait un sadique plaisir à dispenser les grands préceptes. Car ici, tout se faisait pour et par la communauté. On s’entraînait ensemble, on mangeait ensemble, on dormait ensemble (il se peut qu’on fasse d’autres choses, ils étaient grecs). Si l’on apprenait à pousser la chansonnette, c’était pour reprendre les belles mélodies martiales (« qu’il était beau mon hoplite », gros, gros tube). L’apprentissage de la lecture répondait à un unique objectif, écrire et lire un ordre en temps de guerre, ce qui devait être forcement concis (le laconisme, quoi).

En fin de cycle, à 20 ans, sortait de la couveuse le Sembable, le Spartiate de base. C’était une sorte de guerrier croisé entre un Clint Eastwood taiseux et un Jean-Claude Van Damme paranoïaque. Un truc pas fameux, il faut avouer, comparé aux gandins d’Athènes, mais diablement efficace.

À tel point que Sparte finira par mettre une volée à ses rivales. Et une fois la victoire finale contre Athènes acquise, (pour replacer dans le contexte, ça valait à peu près la défaite de l’Empire face à la rébellion Jedi dans la Guerre des Etoiles), le général en chef annoncera sa victoire par un laconique : « Athènes prise ».

De vrais boute-en-train, on vous dit…

31.01.2006

Trafic d'âme, part III

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La porte cochère s’ouvrit sur une rue bruyante. En lieu et place d’air frais, Luca avala à plein poumon une poussière de dioxyde de carbone. Le rejet de la circulation incessante de la rue de Rennes. L’après-midi ployait sous les nuages d’hiver et le ciel diffusait une lumière pisseuse qui salissait le paysage. Un yorkshire au bout d’une laisse inonda le pied d’un horodateur. En face, des clochards se mirent à beugler. Les coups de poing partirent dans l’indifférence de piétons subitement absorbés par une intense réflexion. Luca porta une cigarette à sa bouche et se colla contre une vitrine de magasin pour échapper aux rafales de vent. La flamme du briquet saisit son reflet. Des cheveux de jais, mi-longs et crasseux, un visage émacié à grand coup de négligence, un teint d’hépatite. Des cernes bistrées soulignaient le dernier vestige d’une beauté jadis pimpante, des yeux en amandes d’un vert empire. Placardée sur la vitrine, une affichette promettait un rabais d’au moins 60 %. Puis les effets du Xanax commencèrent à lui brumer l’esprit. Et c’est en zombie que Luca entreprit de descendre la rue, comme un bateau à la dérive.

Son téléphone portable vibra trois fois. Le premier appel manqué avait été émis par Eddy. 16 ans, lycéen à Neuilly, grand consommateur d’ecstasy. Client régulier mais peu lucratif. Corinne, 32 ans, cocaïnomane mondaine et financièrement plus enthousiasmante, avait ensuite envoyé un SMS. Enfin, Samir avait à son tour tenté de le joindre. Luca se devait de les rappeler. Les deux premiers car, même dans le commerce de stupéfiants, le client est roi. Le dernier parce qu’on ne snobe pas impunément un grossiste à qui l’on doit une ardoise de qualité normande. Surtout quand, en ce début de siècle, les gangs de banlieue ont troqué les joggings Nike par des vestes Armani. Mais, dans cet après-midi coupé du monde, le dernier maillon du deal parisien n’y prêta pas guère d’attention.

Luca sortit subitement de ses songes, boulevard Edgard Quinet. Quelques jeunes en pèlerinage et doyens en recueillement convergeaient en un flux épars vers le portail d’entrée du cimetière Montparnasse. Sa main joua dans la poche de son manteau à la recherche d’un comprimé ou n’importe quoi qui puisse contenir le malaise naissant. Contrairement à dimanche, Luca ne percevait plus de bourdonnement. Cette fois, ses facultés recouvrées lui transmettaient un signal épuré, beaucoup plus fort. Comme un appel. Après une longue inspiration, le jeune homme franchit l’entrée.

Le cimetière épousait le versant d’une colline qui montait doucement vers le Sud. L’allée principale bitumée était jouxtée par deux trottoirs eux-mêmes délimités par de petites haies. De petites grappes de vieillards se promenaient dans la froideur de la fin d’après-midi. Tous arboraient le même air contrarié des gens bousculés dans leurs habitudes. Deux adolescents en quête du cénotaphe de Baudelaire rebroussaient chemin, le masque des offusqués sur le visage. À son tour, Luca comprit. Où que son regard se porte, caveaux, tombes et monuments semblaient à l’abandon. Des touffes d’herbe poussaient entre les graviers. De la mousse mangeait ici le calcaire des pierres tombales, escaladait là les parois des caveaux. Mais plus encore, il fut saisi par l’odeur de pourriture qui flottait. Des effluves de putréfaction le prenaient à la gorge. Son estomac rongé par les drogues se contracta et il sentit une bile tiède remonter le long de son œsophage.

Puis la plainte retentit à nouveau. Le même gémissement que cet après-midi, le même que Luca n’avait pu interpréter dimanche dernier. Une rosée gorgée d’acide se mit à perler le long de ses tempes. Autour de lui, personne ne semblait entendre. Un couple de retraités, assis sur un banc, continuaient à deviser comme si de rien n’était. Le mari se plaignait de l’état d’abandon du cimetière, « une honte de nos jours ». Plus loin, deux femmes, peut-être sœurs, déambulaient paisiblement, visiblement peu sensibles aux fragrances fétides. Mais pas une fois il ne releva pas de mains sur les oreilles, ni de doigts pincés sur le nez.

La plainte émanait de l’une des allées perpendiculaires, masquée par des caveaux aux allures de cathédrales. Il eut encore une fois la tentation de rebrousser chemin mais le besoin de percer le mystère des hallucinations fut plus fort. Quitte à glisser sur les versants de son passé. Il repiqua dans l’allée perpendiculaire et remonta la plainte languissante qui serpentait dans ce champ de croix. Dominé par des résineux aux aiguilles brûlées par le gel, Luca se retrouva isolé. Mâchoire contractée et jointures des mains blanchies, il avança encore avant que n’émerge la silhouette. Sa langue se mit à le piquer comme sous l’effet d’une gorgée de café brûlante. Le même crâne chauve et maladif s’activait au-dessus d’une pioche, binant le gravier d’une tombe. Et de cette tombe, s’élevait le gémissement. Luca distingua sur le bloc calcaire de la pierre tombale une sculpture en relief d’une femme en prière, les mains jointes, le regard levé vers le ciel. Ses jambes étaient prises par les entrelacs d’une végétation luxuriante et tourmentée. La pierre rendue poreuse par les intempéries était elle aussi gagnée par cette étrange lèpre végétale. Mais ce qui choquait Luca, c’est cette mélodie de souffrance expirée par la bouche de calcaire. Le cantonnier abattait à une allure de métronome le métal de sa pioche, ses lèvres entrouvertes sur une litanie couverte par la plainte. Soudain, les mains jointes de la sculpture se craquelèrent. L’impression de douleur se fit intense, palpable. Elle résonnait douloureusement dans la tête de Lucas qui se mit à reculer. Son dos heurta une masse.

Jeune homme, faites donc un peu attention !

Il se retourna. Surpris, un Noir à la moustache frisottée leva le manche de son balai. Ses bras tirèrent sur les manches d’une combinaison maculée de boue. Mais Luca volta de nouveau, ses sens en alerte. Le cantonnier le dévisageait. Il eut l’impression de sentir les yeux s’enfoncer en lui, sonder jusqu’au cœur même de son âme. Il voulut détourner le regard, mais il restait pétrifié tel un gisant de plus.

Holà ! Tout doux, mon monsieur, chanta le balayeur de son accent des îles J’vais pas vous manger. Après avoir décoché un large sourire, l’homme poursuivit dans l’allée. Luca tenta un geste, mais le cantonnier ne semblait pas non plus prêter d’attention à la plainte.

Mais qu’est-ce que tu fabriques, c’est dans l’allée 23 que ça se passe, aboya-t-il en parvenant à sa hauteur.

Je suis tombé sur ces herbes et j’ai pensé que… répondit son collègue à la tête livide. Sa voix atone glissait sur du métal pendant que ses yeux restaient braqués sur Luca.

Arrête un peu de penser. Tu ne la sens pas cette puanteur ? Je parie que c’est une armée de rats qui pourrit dans les canalisations. Ce cimetière part en friche, Argas. Alors quand je te dis quelque chose, tu m’obéis. Je vais finir par me faire taper sur les doigts. Et je ne voudrais pas que ma plus grosse erreur ait été de t’avoir embauché..

Les deux hommes rebroussèrent chemin, comme si de rien n’était, et Luca s’empressa de décamper. Parvenu au carrefour, il se mit à courir. Et plus il accélérait, plus les gémissements s’amplifiaient, semblant monter de partout. Dans les ramures effeuillées, le vent mugissait de nouveau, charriant des râles de suppliques.

Son estomac lâcha sur le trottoir du boulevard, devant le portail. Ployé en deux par la douleur, Luca vomit. Sa bouche cracha une humeur sombre et visqueuse qui s’écoulait en une lave compacte. Chaque spasme veinait un peu plus le blanc de ses yeux. Au terme de l’ultime contraction, ses synapses reprirent leur transmission. Il se souvenait à présent quand il avait croisé ce regard. Et quand. C’était à l’hôpital psychiatrique sainte Anne.

à suivre..

20.01.2006

Le Trafiquant d'âmes, Part II

 

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Luca ralentit le pas. Le vent du matin avait cessé de le caresser. Ses pupilles dilatées photographiaient avec difficulté les environs. Invariablement, elles portaient son regard par delà le mur. La frontière. Luca n’avait jamais aimé les cimetières. Aucune raison superstitieuse à cela. Juste un mauvais feeling. Mais il avait appris à s'en méfier. Il dépassa l’entrée principale de la nécropole. L’impression s’accentua. Un grésillement que ses sens ne parvenaient pas à interpréter. Comme un larsen distordant le silence d’un lieu de repos éternel. Comme un…

Luca suspendit sa foulée. Dans son dos, deux personnes conversaient. Deux personnes qu’il avait forcément croisées mais qu’il n’avait pas remarquées. Impossible.

En vingt-deux ans, je n’ai jamais vu ça… chevrota une voix de grand-mère.

Désolé, madââââme… Nous faisons notre possible, répondit la voix métallique d’un homme.

Le corps de Luca se cabra, sa paupière gauche papillota. Il connaissait cette voix.

Mais vous devriez savoir, tout de même…

Revenez dans trente minutes. Ce sera ouvert.

Des semelles claquèrent sur le bitume. Le jeune homme se retourna. Une vieille dame pliée par les années regardait, interdite, son interlocuteur s’en aller. De dos, une silhouette étique, effilée comme un arbre élagué, traversait la rue pour se rendre sur le trottoir opposé au cimetière. L’homme avait presque atteint la porte cochère d’un immeuble haussmannien quand il s’arrêta à son tour. La silhouette redressa ses lignes courbées. Il se mit à humer l’air, à la manière d’un animal reniflant une odeur suspecte. Une odeur de proie. Luca détourna la tête, feignit de fouiller sa poche à la recherche d’un briquet et attendit. Inconsciemment, il cessa de respirer. Cette voix… Ce timbre sans chaleur… Il l’avait déjà entendue, sans qu’il parvienne à mettre le doigt dessus. La drogue, même moins active, altérait sa concentration. Au bout de quelques secondes, le grincement des gonds signifia le départ de l’homme en noir. La vieille dame grommelait, Luca en profita pour l’aborder.

Excusez-moi, qui est donc cet homme à qui vous parliez?

La grand-mère tressauta. Ses yeux drapés sous les plis de paupières fatiguées dardèrent l’inconnu.

Je vous demande pardon ? La voix se teintait d’accents de bonté. Vous voulez dire le monsieur bien portant ?

Euh, non, répondit Luca, décontenancé. Le grand qui vient de vous quitter, à l’instant.

Oh ! Le cantonnier, vous voulez dire, sourit la grand-mère.

Luca la considéra, interloqué. La vieille commençait visiblement à dérailler.

Ça fait vingt-huit ans que je me recueille au cimetière du Montparnasse, jeune homme. Et force est de constater que la notion de travail bien fait se perd…

La commère se lançait dans un monologue. Le jeune homme la planta sans crier gare, la laissant maugréer dans son dos. Les ondes d’une affreuse migraine commençaient à s’échouer sur le derrière de son front. À quelques mètres, un chat traversa la route. Le félin fila devant les roues d’une voiture de police. Luca tenta de prendre un air dégagé. Ce n’était pas le moment de se faire contrôler. Ce n’était d’ailleurs jamais le moment pour un dealer, même de seconde main, avec les poches lestées par les recettes d’une nuit de vice. 580 euros en billets. De l’autre côté du mur, un silence de mort avait repris son droit. Les arbres s’étaient remis à danser au rythme du vent polaire. Mais Luca ne le vit pas. Tout à l’observation de la voiture de police, il ne fit pas le lien entre ce retour à la normale et le départ du géant en noir. Sous son crâne, son cerveau était en train de lâcher, épuisé par une nuit d’excès.

*

Trois lignes sombres convergeaient en même point de réunion. La figure géométrique oscillait verticalement, bercée par des chuchotements de cérémonie amérindienne. Luca perdait son regard sur le point de fuite, l’esprit égaré dans le blanc d’un plafond ridé par les ruissellements. Le râle miaulait à ses oreilles, lui parvenant par bribes. Soudain, un nuage voila le vert de ses iris. De loin montait un autre souffle, plus rauque. Bestial. Il augmenta crescendo, jusqu’à se transformer en plainte de tristesse. Luca se mit à trembler lorsque le chœur de pleurs hulula dans ses oreilles. Le gémissement se transforma en cri de douleur, Luca sortit de sa torpeur, à genoux sur le matelas d’un lit étroit. Il baissa les yeux sur son sexe dressé et luisant. Ses mains en suspension surplombaient le dos cambré d’une femme au teint hâlé. Dix griffures symétriques striaient de carmin la cambrure de ses reins.

La fille sauta du lit en hurlant, autant de surprise que de douleur. Luca ne cilla pas, figé. De l’extrémité de ses doigts, pendaient comme un trophée de minces lanières de peau.

Putain, mais qu’est que t’as fait !?, glapit Samira.

La jeune femme gigotait sur place, incapable d’apaiser le feu qui enflammait le bas de son dos. Sa lourde poitrine dodelinait à chaque contorsion. Du sang se mit à ruisseler le long de ses fesses. Luca, abruti par les voix, tardait à émerger. Il se redressa finalement dans un grincement de ressorts.

Attends, je vais te cher…

Ne bouge pas !, hurla la jeune femme, muscles tendus. Ses yeux trahissaient autant la colère que la peur, deux émotions à la combinaison explosive. Elle attrapa ses affaires sans quitter le dealer du regard et entreprit de se rhabiller.

T’es qu’un putain de taré. Espèce de sociopathe, marmonnait-elle, davantage pour exorciser sa peur primale que pour insulter son amant.

Luca aurait pu tenter de la réconforter. Il se contenta de garder le silence, essayant d’endiguer le raz de marée intérieur qui le submergeait. Dans une ultime grimace, Samira enfila ses chaussures à scratch.

N'essaie même pas de me rappeler. Oublie-moi sale camé, furent ses derniers mots avant qu’elle ne claque la porte de la chambre de bonne.

Luca resta prostré. Nu et vidé. Sa peau se hérissait, de froid et de peur. Lui qui se targuait de ne plus ressentir de craindre, voilà qu’il tremblait devant le retour de ses vieux démons. Après des années de calme, deux tempêtes en moins d’une semaine. En face, sur le mur pourri de la piaule, Jim Morrison le regardait, torse nu et bras en croix. Sur sa bouche, la même moue de connivence que durant son adolescence. On tambourina à la porte.

*

Luca enfila un caleçon. Les poings redoublèrent sur la frêle porte. Trop puissamment pour être l’œuvre d’une Samira repentante. Le pantalon suivit, puis le pull à même la peau et finalement, le dealer ouvrit. Un gaillard d’une quarantaine d’années, veste sombre sur chemise ouverte, le visage gonflé par les bonnes bouffes et le front gangréné par la calvitie, se tenait dans l’embrasure de la porte. Le commercial du cinquième devait être rentré prématurément de tournée.

Oui, fit-il, d’un ton las.

Quoi, qui ? répliqua le voisin, le ton exaspéré. Je commence à en avoir par-dessus la cravate de supporter vos histoires. Ça fait des années qu’on se croise, hein ?

Luca approuva du menton, prêt à encaisser sans broncher les réprimandes de circonstance. « Surtout, rester calme. Ne pas attirer l’attention. »

Et bien là, je dis stop ! Le ton monta dans les octaves. D’abord vos vagissements de cinglés, maintenant ceux d’une pute qui se trimballe à moitié à poil, mais vous vous croyez où ? J’avertis votre proprio. Et si vous croyez que je suis dupe de vos petites combines !

Luca palpa la menace dans la voix de ce guignol. Une envie de lui défigurer la trogne bulla la surface de son cortex. Où était son Xanax ?

Calmez-vous monsieur Moterla. C’est un accident. Je vous le promets, ça ne se reproduira plus. Luca avait pris son ton le plus geignant. Il n’était que distant.

Non, c’est fini, terminado. Le voisin rebroussa chemin dans l'étroit couloir. Quel gâchis, et dire que vous étiez si brill…

Tout à son laïus, il n’eut pas le temps d’atteindre le palier. Luca lui tomba dessus comme une bête furieuse. Il le plaqua violemment contre le plâtre et lui attrapa les bourses à pleine main. Ses doigts se referment, avec la puissance d’une presse mécanique. La figure du commercial se fripa de douleur. Il n’eut même pas la force de crier, réduit à l’immobilité.

Encore un mot, et je t’arrache ce qui fait de toi le putain d’enfoiré que tu es. La voix était dure, blanche de rage. Et pour être certain qu’on te les regreffera pas, j’écraserai tes couilles sous les talons jusqu’à ce que de la purée dégouline entre les lattes.

La respiration de Luca, haletante, rythmait le silence du dernier étage. Pour une fois et depuis bien longtemps, Didier Moterla prit peur. L’étau étouffait jusqu’à ses émotions. Il sentait la poigne se refermer comme les dents d’une pelleteuse. Il pouvait sentir des effluves de fureur exhaler de la peau blême de Luca. Il pouvait lire dans les yeux du jeune homme cette flamme qui donnait aux mots la consistance des actes.

Je vais maintenant te lâcher, parvint finalement à siffler Luca entre ses dents. Mais je si jamais j’aperçois l’ombre d’un flic dans cet immeuble, si je reçois la moindre lettre, je te jure que je te les arrache pour de bon. Et je sais que tu m’en crois capable. Hein ?

Le commercial hocha la tête, Luca relâcha l’étreinte. Dans le couloir décati, Didier Moterla s’avachit, les yeux mouillés, le pantalon aussi.

De retour dans sa mansarde, le jeune homme fonça droit sur sa commode. Il fouilla frénétiquement dans le tiroir, déplaça des sachets de cocaïne et d’ecstasy. Caché derrière deux savonnettes de hachisch, il s’empara d’une plaquette de xanax. Il goba trois comprimés et s’assit sur le lit, les mains sur les temps. À cet instant, peu lui importait la perspective de se retrouver à la rue. Il avait rompu toute attache depuis trop longtemps. Peu lui importait le départ de sa régulière, son cœur s’était nécrosé. Non, Luca avait peur de lui même. Il appréhendait la perte de contrôle. Il lui fallait sortir, immédiatement, sans même attendre les effets des cachets. Dans le couloir miteux, le voisin avait décampéi. À son retour, Luca pourrait très bien retrouver la police à sa porte. Mais pour le moment, autre chose le préoccupait.

*
(à suivre...) 

12.01.2006

Le trafiquant d'âmes

 

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Janvier 2001

 

Le cri strident fendit l’air avant de déchirer l’oreille de Luca. Le jeune homme ouvrit les yeux, émergeant brutalement de son apnée. Sa mâchoire s’ouvrit avec peine, serrée par les amphètes qui lui tordaient les masséters. La musique reprit possession de l’obscurité rendue brumeuse par la cigarette et les fumigènes. Mais elle ne berçait plus l’esprit de Luca. Il refaisait surface parmi les vivants. Malgré les bouffées de chaleur que la prise de MDMA lui instillait, une sensation de gel lui griffait les vertèbres. Luca croyait encore entendre ce hurlement trop réel, aussi insupportable que le mordant d’une scie sur du métal. Sur la piste de danse, dansaient des ombres. Au loin, il devina plus que ne vit le DJ penché sur ses platines. Le cri aurait pu être la plainte du diamant dérapant sur une platine, ou un ajout sonique de l’officiant. Ça ne l’était pas.

Le vert des lasers furetait la piste de danse. Il accrocha Luca comme un mirador sur sa proie. Son esprit identifia une onde de plaisir qui irradiait depuis son bas-ventre. Les doigts fins d’une main glissée à l’intérieur de son pantalon pianotaient le long de son sexe, déclenchant un message voluptueux que tardaient à analyser ses neurones désorientés. Mais aussi agréable qu’elle fût, la sensation ne parvenait pas à le réchauffer. Le cri avait définitivement mis un terme à son paradis artificiel. Autour de lui, les silhouettes reprenaient consistance. Des danseurs oscillaient sur les battements de la techno comme des serpents sous l’impulsion du charmeur.

Avec difficulté, Luca parvint à se retourner. Une masse sombre ventousa son torse dans une accolade gluante. Encore un effort et sa vision se régla sur le bon canal. Ses yeux saisirent d’abord un décolleté plus que plongeant sur des seins tombants. Plus bas, une main grêle disparaissait dans son caleçon. Au terme d’un pénible effort, Luca leva la tête. À quelques centimètres flottait un visage de craie aux traits comme à moitié effacés par le passage d’une éponge. Il voulut s’accrocher au regard, mais ses yeux tombèrent dans le vide d’orbites creuses. Ses mâchoires compressées libérèrent un râle de mourant. Puis il reprit le contrôle de son corps. Son bras se détendit instinctivement, repoussant la forme au loin. Celle-ci tituba avant de reprendre difficilement son équilibre. En lieu et place des orbites, des lunettes de soleil laissèrent pointer le circonflexe de deux sourcils dorés. La bouche de la jeune femme essora un rictus contrarié et leva bien haut un index injurieux. Luca se détourna, secouant sa chevelure collée par une sueur poisseuse. Une bouffée de chaleur accoucha d’une nouvelle respiration difficile. Dans sa tête, le cri persistait comme une trace sur l’écran d’un radar. Le jeune homme en était à présent persuadé, le DJ n’en était pas l’auteur. Et ça lui faisait peur.

Sur la piste, deux brutes torse nu se galochaient avec violence aux côtés de trois gamins complètement déphasés. La musique rythmée et désincarnée l’accompagna au pied du petit escalier qui menait à la mezzanine des VIP. En haut des marches, un Black à la peau du crâne tendue et luisante lui ouvrit le cordon d’entrée. Il donnait sur une terrasse intérieure toute en longueur, garnie de tables et longée par une rambarde côté piste, par un comptoir de bar côté mur. Des banquettes et des sièges rapiécés s’offraient l’élite noctambule, celle qui pouvait se payer la bouteille et la table qui avec. Loin de la plèbe. Luca n’y voyait pourtant que petites frappes et petits bourgeois, réunis en l’espèce par la magie du même sésame : l’argent. Sur sa gauche, une jolie blonde au débardeur floqué du lapin de Playboy trémoussait sa mini-jupe, les deux mains sur la rambarde. La vision intermittente de la courbure de ses fesses aguichait la foule qu’elle surplombait. Un gominé hâlé, avachi dans un pouf, contemplait son animal de foire.

Sur sa gauche, quelqu’un le salua. Il poursuivit sa route en slalomant entre les tables et se dirigea vers un tout frais vingtenaire à la frêle ossature et aux muscles secs. En tenue blanche intégrale, Samir portait chic suivant les critères de la banlieue pauvre. Bandana posé sur les cheveux, débardeur, pantalon, ceinture et pompes, le tout immaculé et siglé de marques « bling-bling ».

  Luca, t’as une sale tête. Tu devrais te reposer.

 

La lumière du stroboscope accrocha le sourire d’ivoire du rebeu.

  De toute façon, j’avais l’intention de décoller.

 

  Je te crois. Mais, mon frère, t’es pas vraiment le gars le plus raisonnable que je connaisse. Les paroles auraient pu passer pour les propos d’un vieil ami. C’était un avertissement. Samir avait des yeux de chaton, mais des dents de lion. Luca préféra écourter la conversation.

  Je t’appelle dans la semaine, ciao.

 

  Bien sûr que tu m’appelleras, conclut Samir, sourire de squale et acier dans la voix.

Luca ignora le ton. Pour avoir peur de chuter, encore fallait-il chercher à s’accrocher. Les deux hommes se saluèrent d’une arabesque de la main. Un petit paquet changea de propriétaire avant qu’ils ne se séparent.

Samir avait raison, Luca allait mal. L’hallucination auditive avait fait resurgir de vieux démons enfouis au fond du placard. Il secoua la tête alors qu’une autre bouffée de chaleur l’installait dans un état cotonneux. Il traversa la piste de danse rendue spongieuse à force de verres renversés et s’orienta vers les grands escaliers menant vers la sortie. Les danseurs survivants flottaient comme des méduses suspendues entre deux eaux. Le vestiaire lui adressa quelques mots que Luca n’entendit pas. La réalité lui arrivait par bribes, comme des ondes déformées. Il prit son manteau, salua machinalement et monta d’un pas lent. Celui d’un homme ayant vécu trop longtemps. 

*

Dehors, la lumière du matin le nimba d’un pâle halo d’hiver. Luca s’alluma un joint et tira dessus jusqu’à en braiser l’extrémité. Il apprécia le silence, leva les yeux au ciel et recracha un nuage de chanvre indien. À travers les effluves, il contempla le flanc sombre de la tour Montparnasse. La discothèque « L’Enfer » se nichait aux pieds du plus haut des immeubles parisiens. Seule une discrète gueule béante de béton signalait l’entrée de ce mausolée de la nuit. Luca resta planté quelques instants, le cou en équerre. En pareille occasion, le jeune homme se plaisait à railler l’ironie de son prénom italien.

« La lumière, si douce à cet instant »

Mais cette fois, il n’éprouva aucun plaisir. Seulement un malaise supérieur au bonheur chimique. Autour de lui, de rares badauds dominicaux s’affairaient, acteurs d’une réalité que le jeune homme avait quitté l’espace de quelques heures. Un père mouchant le nez morveux de son enfant le dépassa. Ils prirent la direction de la gare Montparnasse, une centaine de mètres plus haut. Luca les devança du regard. La grande horloge fichée dans la façade du monument parisien surplombait la vaste esplanade. Ses aiguilles accusaient 08H27.

Il frissonna. La température devait tutoyer le zéro. Après avoir chaloupé sur le trottoir, l’insomniaque se mit en branle. Et c’est paresseusement qu’il traversa la rue du départ pour emprunter le boulevard Quinet. D’habitude, Luca rentrait par l’avenue du Montparnasse. Quelle importance, de toute façon, personne ne l’attendait. Il pensait juste vouloir s’aérer la tête aux quatre vents, oublier ce son. Il pensait.

Alors que les premiers effets d’une descente digne de la grande dépression de 1929 se firent sentir, Luca commença à regretter son choix. Au bout de quelques minutes, ses dents se mirent à jouer les pistons fous. La bouche de métro Quinet disparaissait dans son dos quand, sur le trottoir de droite, commença à défiler un mur haut de trois mètres, décrépi et fatigué. Par-dessus, Luca apercevait les arbres déshabillés par l’hiver. Les ramures pleuraient des larmes de soleil sur le cimetière Montparnasse. Autour de lui, la circulation était nulle. Autant routière que piétonne. Aucune âme qui vive à la ronde. Quelque chose ne tournait pas rond. Il se faisait un silence anormal. Pas total, juste décalé.

(à suivre...)

 

06.01.2006

Janvier sous le signe du conte

 

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Tout d'abord, excellente année à tous. Comme prévu, le blog fait relâche cette semaine. Il redémarre dans quelques jours sur les bases d'un concept nouveau. Chaque semaine, vous aurez droit, chez blogonautes, aux chapitres d'un conte fantastique. Devant participer à un concours dont l'échéance est programmée au 31 janvier, le temps m'est compté. Une dernière chose : je vous conseille de lire la nouvelle chez vous le soir, à tête reposée ou dans une ambiance plus tamisée. A bientôt.

 

29.12.2005

Pourquoi le Père Noël descend-il du ciel?

 

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Chaque 25 décembre de chaque année, il remet ça. Le père Noël descend de son traîneau, la hotte bourrée de cadeaux. Ça tombe bien, c’est le jour de l’enfant divin. Mais, me direz-vous, quel rapport y-a-t-il a entre un gros joufflu et petit Jésus ?

Acte 1

Pour bien dérouler le fil depuis le commencement jusqu’à nos jours, il nous faut remonter au IIIe siècle. À cette époque,il n'y avait pas grand-chose de noëlique. L'Eglise chrétienne s'organisait seulement et ça bastonnait sévère un peu partout dans l’empire Romain (l’équivalent des States d’aujourd’hui). Dans une province côtière de Turquie vivait un bonhomme que la postérité retiendra sous le nom de Saint Nicolas. Évêque de la ville de Myre, le pontife prêchait haut en couleur à dos d’âne. Non content d’avoir une tête de Turque, (n’en déplaise aux puristes, le père Noël a davantage la trogne de Moktar que celle d’Edgard) Nicolas multipliait les miracles. Surtout, il avait pour habitude de déposer aux portes des maisons des pauvres de quoi subvenir à leur alimentation. Malgré une fâcheuse habitude à échanger les bourre-pifs avec des potes évêques, Nicolas fut canonisé par l’Eglise après avoir fini en martyr (une époque violente, ma bonne dame). Et là, ô maïïïraeuule, ses ossements conservés à l’intérieur de l’église se mirent à suinter la rose, rameutant quantité de pèlerins en Anatolie. Résultat, Myre prospéra. Et là, vous me direz, il y a toujours pas de quoi fouetter un saint. Patience, patience…

Acte II

Au XIe siècle, alors que les villes de méditerranée se débattent pour exister face à la toute-puissance arabe, des Italiens de la cité de Bari cherchent à faire fructifier le commerce (une époque décidément trop violente). Après moult réflexions, un certain Marc mit en plein dans le Myre : il germa l’idée d’aller piquer les saintes reliques pour les ramener en Italie. Une fois le forfait accompli (avec l’aval de l’Eglise qui s’appropria sans scrupule les reliques), le miracle économique se produisit. Les pèlerins changèrent l’itinéraire et vinrent suer pour voir suinter les ossements sacrés. Encore aujourd’hui, des myriades de touristes remplissent des flacons dans la fontaine de Saint Nicolas. Vous seriez encore tenté de me dire, et alors, on veut le père Noël. Et vous auriez raison.

Acte III

Au XIIe siècle, des nonnes d’Europe se rappelèrent un soir d'hiver où ça caillait dur, la légende de ce bon vieux Saint Nicolas. Le jour de sa fête, le 6 décembre, elles instituèrent pour les enfants pauvres la distribution de cadeaux qu’elles suspendaient dans des bas de laine (et là, ça ne vous rappelle rien ?). La pratique populaire gagna rapidement le nord de l’Europe et l’Angleterre.

Hélas, il y a toujours des empêcheurs de distribuer en rond et ils sont bien souvent religieux. À partir du XVIe siècle, les Protestants (qui à l’époque avaient pris l’habitude fort légitime de protester) interdirent tout ce qui pourrait ressembler de près ou de loin à de l’idolâtrie. Exit les cadeaux en l’honneur d’un Saint. La tradition aurait fait long feu si les Hollandais partis en Amérique n’avaient emmené dans leur soute ce bon vieux Sinter Klass. Vous l’aurez deviné, notre obscur évêque de Myre devint outre-Atlantique le fameux Santa Klaus américain récompensant les enfants méritants.

Acte IV

C’était sans compter la ténacité des hommes de Dieu : une fête réjouissante à quelques jours seulement du 25 décembre, ça n’allait pas. Ca faisait même de l’ombre.

Mais avant de poursuivre, une mise au point s’impose : non, le petit Jésus n’est pas né un 25 décembre. Pour imposer leur religion, les Chrétiens ont fait preuve de syncrétisme, une méthode rodée qui consiste à plaquer des rites religieux sur d’anciennes traditions païennes. La fin décembre (ou passage dans le solstice d’hiver) était célébrée par l’ensemble du monde rural comme le retour du soleil et la victoire sur les ténèbres. Le clergé, plutôt que lutter frontalement contre ses terribles libations et épanchements sexuels, y substitua la naissance du Christ, un sujet plus moral. Moins de raideurs, plus de ferveur, c'était le mot d'ordre.

Face à la menace Nicolas, les mêmes firent de même : ils décalèrent la tradition des cadeaux du 6 au 25 décembre. Saint Nicolas devint père Noël. En mettant de l’eau dans son vin, le christianisme faisait pour une fois (authentique miracle) une bonne action : le bonheur des bambins.

Devenu plus fréquentable, troquant l’âne contre le traîneau, le personnage revint en Europe au XXè siècle. Excepté l’Alsace qui continue à célébrer la saint Nicolas, Papa Noël a gagné la bataille du cadeau. Voilà pourquoi aujourd’hui la plupart des Chrétiens attendent davantage la venue d’un ramoneur en rouge que celle du Christ en blanc. Et voilà comment l’évènement est devenu si renommé que même les non-croyants y participent.

Acte V

Hélas, nous ne pouvons pas refermer cette page sans pointer du doigt l'autre grand vainqueur : le commerce. D’abord, Saint Nicolas est le patron des commerçants et de son descendant, le commercial. Vous voulez d'autres preuves ? Qui fait 20 % de son chiffre d’affaires annuel en décembre ? Les échoppes. Qui a définitivement repeint le père Noël en rouge en 1931 pour les besoins de son produit phare ? Coca Cola.

Mon Dieu, qu’ont-ils fait? Ils ont laissé entrer les marchands dans le Temple. A moins que templiers ne soient aussi les marchands… Mais ceci est une autre histoire.