09.10.2007
Subir un supplice de Tantale
[Connaître la tentation et ne pas pouvoir y céder]
À cette époque, grouillaient aux côtés de héros, d'authentiques salauds. En voici un remarquable spécimen.En Phrygie (en Turquie actuelle), régnait Tantale. Ce fils de Zeus et d'une Titanide qui avait pour nom Plouto (le Flouze), était né sous les meilleurs auspices. Riche à faire pâlir d’envie un oligarque russe qui aurait décidé d'investir dans un club de foot anglais, il menait grand train. N'empêche, cette crapule se doublait d'une ordure. De la pire espèce, même. Le genre de petit vicieux qui aime à faire le mal, avec des moustaches et une mèche, par exemple. Non content d'être tout puissant en son royaume, il repoussait sans cesse les limites de l'acceptable. Et pour cause. Tantale était le préféré de son père, qui lui passait tout au prétexte d'on ne sait quoi. Parmi tous ses forfaits, on ne retiendra que ceux perpétrés à l'encontre des dieux. Le menu peuple mérite de souffrir la folie d'un tyran. Les puissants, non. C'est une règle d'or que le fils argenté ignora.
Et il commit deux grossières erreurs. La première, lorsqu'on déroba à Zeus une magnifique statue de chien en or, à laquelle il tenait particulièrement. Pourchassé par Hermès, le voleur cacha son larcin chez son pote Tantale. Notez que ce genre d'affreux tisse des liens solides avec ses semblables, allant jusqu’à former une sorte de « ligue des badmen extraordinaires ». Par deux fois, le roi de Phrygie nia en bloc détenir la statue. Seulement, quand Zeus cesse d'être obsédé par la badinerie, le divin barbu fait montre d'une jugeotte à la hauteur de son trône. Il éventa rapidement le mensonge. Tout autre personnage aurait encouru la vindicte divine, avec force éclairs et combustion immédiate. Mais Zeus était un sentimental. Même si sa parole, son fils lui avait crevé le cœur, il passa l'éponge. Le sermonné aurait pu sentir le fracas du tonnerre tomber à deux volts. Il n'en fut rien. Et commit son deuxième impair.
Tantale avait, parmi tous ses privilèges, celui d'être convié aux soirées de l’Olympe. Même si certains le soupçonnaient d’ailleurs de piquer dans les réserves à ambroisie et de siphonner les fûts de nectar, personne ne mouftait. Tantale avait un statut VIP en béton, assis à la droite du père.
Or, un jour, la tête à claques (n’ayons pas peur des mots) se proposa de mitonner dans les cuisines olympiennes. C'était chose exceptionnelle pour un homme qui avait l'habitude de poser ses pieds sur la table en critiquant le menu. Sceptiques, les dieux le laissèrent faire, même s'ils doutaient qu'un serpent puisse subitement embrasser. Et ils avaient raison. Le chef en herbe leur servit de superbes pièces de viande en sauce. Avec horreur, les dieux percèrent la nature du mets. Pour tester leur clairvoyance, et s’amuser un peu, Tantale avait désossé son fils, Pélops, et l'avait fait magistralement cuisiné en papillote avec des dés d'oignons et une sauce délicate de… Mais, nous nous égarons. Mesurant l'atrocité du crime, nul ne toucha à son assiette, sauf Déméter, déesse prise dans un drame personnel, une situation qui a tendance à déclencher des crises de boulimie.
Cette fois-ci, Tantale avait dépassé les bornes de l'entendure. Zeus, chagrin, s'empressa de recomposer les « pièces du rubfils'kub » et substitua à l'épaule manquante une pièce d'ivoire, avant de le ressusciter et l'envoyer en pension. Et c’est en dieu en colère qu’il statua sur le sort du fils prodigue. Comme il avait légèrement abusé au cours de son existence et avait fait preuve d’hybris*, la punition fut bien sentie. Tantale fut précipité dans le Tartare, une prison d'où on ne peut s'échapper, même avec un plan tatoué dans le dos. L'infanticide fut plongé à mi-torse dans de l'eau fraîche avec une branche chargée de fruits suspendue au dessus de sa tête, et condamné à subir les affres d'une soif et d’une faim inextinguibles. Dès qu'il se baissait pour boire, le niveau de l'eau diminuait. Et dès qu'il levait le bras, la branche s'éloignait. Et ainsi ad vitam æternam. C'est un peu comme si vous tendiez un micro sous les lèvres d'un dirigeant politique, sans lui offrir la liberté de s'exprimer. Vous compatirez. Pour le dirigeant, bien sûr.
* Hybris, ou démesure, fera l’objet d’un post complet. Pour votre gouverne, il s’agit du péché le plus détesté par les Grecs.
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