31.01.2006

Trafic d'âme, part III

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La porte cochère s’ouvrit sur une rue bruyante. En lieu et place d’air frais, Luca avala à plein poumon une poussière de dioxyde de carbone. Le rejet de la circulation incessante de la rue de Rennes. L’après-midi ployait sous les nuages d’hiver et le ciel diffusait une lumière pisseuse qui salissait le paysage. Un yorkshire au bout d’une laisse inonda le pied d’un horodateur. En face, des clochards se mirent à beugler. Les coups de poing partirent dans l’indifférence de piétons subitement absorbés par une intense réflexion. Luca porta une cigarette à sa bouche et se colla contre une vitrine de magasin pour échapper aux rafales de vent. La flamme du briquet saisit son reflet. Des cheveux de jais, mi-longs et crasseux, un visage émacié à grand coup de négligence, un teint d’hépatite. Des cernes bistrées soulignaient le dernier vestige d’une beauté jadis pimpante, des yeux en amandes d’un vert empire. Placardée sur la vitrine, une affichette promettait un rabais d’au moins 60 %. Puis les effets du Xanax commencèrent à lui brumer l’esprit. Et c’est en zombie que Luca entreprit de descendre la rue, comme un bateau à la dérive.

Son téléphone portable vibra trois fois. Le premier appel manqué avait été émis par Eddy. 16 ans, lycéen à Neuilly, grand consommateur d’ecstasy. Client régulier mais peu lucratif. Corinne, 32 ans, cocaïnomane mondaine et financièrement plus enthousiasmante, avait ensuite envoyé un SMS. Enfin, Samir avait à son tour tenté de le joindre. Luca se devait de les rappeler. Les deux premiers car, même dans le commerce de stupéfiants, le client est roi. Le dernier parce qu’on ne snobe pas impunément un grossiste à qui l’on doit une ardoise de qualité normande. Surtout quand, en ce début de siècle, les gangs de banlieue ont troqué les joggings Nike par des vestes Armani. Mais, dans cet après-midi coupé du monde, le dernier maillon du deal parisien n’y prêta pas guère d’attention.

Luca sortit subitement de ses songes, boulevard Edgard Quinet. Quelques jeunes en pèlerinage et doyens en recueillement convergeaient en un flux épars vers le portail d’entrée du cimetière Montparnasse. Sa main joua dans la poche de son manteau à la recherche d’un comprimé ou n’importe quoi qui puisse contenir le malaise naissant. Contrairement à dimanche, Luca ne percevait plus de bourdonnement. Cette fois, ses facultés recouvrées lui transmettaient un signal épuré, beaucoup plus fort. Comme un appel. Après une longue inspiration, le jeune homme franchit l’entrée.

Le cimetière épousait le versant d’une colline qui montait doucement vers le Sud. L’allée principale bitumée était jouxtée par deux trottoirs eux-mêmes délimités par de petites haies. De petites grappes de vieillards se promenaient dans la froideur de la fin d’après-midi. Tous arboraient le même air contrarié des gens bousculés dans leurs habitudes. Deux adolescents en quête du cénotaphe de Baudelaire rebroussaient chemin, le masque des offusqués sur le visage. À son tour, Luca comprit. Où que son regard se porte, caveaux, tombes et monuments semblaient à l’abandon. Des touffes d’herbe poussaient entre les graviers. De la mousse mangeait ici le calcaire des pierres tombales, escaladait là les parois des caveaux. Mais plus encore, il fut saisi par l’odeur de pourriture qui flottait. Des effluves de putréfaction le prenaient à la gorge. Son estomac rongé par les drogues se contracta et il sentit une bile tiède remonter le long de son œsophage.

Puis la plainte retentit à nouveau. Le même gémissement que cet après-midi, le même que Luca n’avait pu interpréter dimanche dernier. Une rosée gorgée d’acide se mit à perler le long de ses tempes. Autour de lui, personne ne semblait entendre. Un couple de retraités, assis sur un banc, continuaient à deviser comme si de rien n’était. Le mari se plaignait de l’état d’abandon du cimetière, « une honte de nos jours ». Plus loin, deux femmes, peut-être sœurs, déambulaient paisiblement, visiblement peu sensibles aux fragrances fétides. Mais pas une fois il ne releva pas de mains sur les oreilles, ni de doigts pincés sur le nez.

La plainte émanait de l’une des allées perpendiculaires, masquée par des caveaux aux allures de cathédrales. Il eut encore une fois la tentation de rebrousser chemin mais le besoin de percer le mystère des hallucinations fut plus fort. Quitte à glisser sur les versants de son passé. Il repiqua dans l’allée perpendiculaire et remonta la plainte languissante qui serpentait dans ce champ de croix. Dominé par des résineux aux aiguilles brûlées par le gel, Luca se retrouva isolé. Mâchoire contractée et jointures des mains blanchies, il avança encore avant que n’émerge la silhouette. Sa langue se mit à le piquer comme sous l’effet d’une gorgée de café brûlante. Le même crâne chauve et maladif s’activait au-dessus d’une pioche, binant le gravier d’une tombe. Et de cette tombe, s’élevait le gémissement. Luca distingua sur le bloc calcaire de la pierre tombale une sculpture en relief d’une femme en prière, les mains jointes, le regard levé vers le ciel. Ses jambes étaient prises par les entrelacs d’une végétation luxuriante et tourmentée. La pierre rendue poreuse par les intempéries était elle aussi gagnée par cette étrange lèpre végétale. Mais ce qui choquait Luca, c’est cette mélodie de souffrance expirée par la bouche de calcaire. Le cantonnier abattait à une allure de métronome le métal de sa pioche, ses lèvres entrouvertes sur une litanie couverte par la plainte. Soudain, les mains jointes de la sculpture se craquelèrent. L’impression de douleur se fit intense, palpable. Elle résonnait douloureusement dans la tête de Lucas qui se mit à reculer. Son dos heurta une masse.

Jeune homme, faites donc un peu attention !

Il se retourna. Surpris, un Noir à la moustache frisottée leva le manche de son balai. Ses bras tirèrent sur les manches d’une combinaison maculée de boue. Mais Luca volta de nouveau, ses sens en alerte. Le cantonnier le dévisageait. Il eut l’impression de sentir les yeux s’enfoncer en lui, sonder jusqu’au cœur même de son âme. Il voulut détourner le regard, mais il restait pétrifié tel un gisant de plus.

Holà ! Tout doux, mon monsieur, chanta le balayeur de son accent des îles J’vais pas vous manger. Après avoir décoché un large sourire, l’homme poursuivit dans l’allée. Luca tenta un geste, mais le cantonnier ne semblait pas non plus prêter d’attention à la plainte.

Mais qu’est-ce que tu fabriques, c’est dans l’allée 23 que ça se passe, aboya-t-il en parvenant à sa hauteur.

Je suis tombé sur ces herbes et j’ai pensé que… répondit son collègue à la tête livide. Sa voix atone glissait sur du métal pendant que ses yeux restaient braqués sur Luca.

Arrête un peu de penser. Tu ne la sens pas cette puanteur ? Je parie que c’est une armée de rats qui pourrit dans les canalisations. Ce cimetière part en friche, Argas. Alors quand je te dis quelque chose, tu m’obéis. Je vais finir par me faire taper sur les doigts. Et je ne voudrais pas que ma plus grosse erreur ait été de t’avoir embauché..

Les deux hommes rebroussèrent chemin, comme si de rien n’était, et Luca s’empressa de décamper. Parvenu au carrefour, il se mit à courir. Et plus il accélérait, plus les gémissements s’amplifiaient, semblant monter de partout. Dans les ramures effeuillées, le vent mugissait de nouveau, charriant des râles de suppliques.

Son estomac lâcha sur le trottoir du boulevard, devant le portail. Ployé en deux par la douleur, Luca vomit. Sa bouche cracha une humeur sombre et visqueuse qui s’écoulait en une lave compacte. Chaque spasme veinait un peu plus le blanc de ses yeux. Au terme de l’ultime contraction, ses synapses reprirent leur transmission. Il se souvenait à présent quand il avait croisé ce regard. Et quand. C’était à l’hôpital psychiatrique sainte Anne.

à suivre..

Commentaires

La vache... on s'y croirait :)

Ecrit par : Bettyblue | 31.01.2006

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