20.01.2006
Le Trafiquant d'âmes, Part II
Luca suspendit sa foulée. Dans son dos, deux personnes conversaient. Deux personnes qu’il avait forcément croisées mais qu’il n’avait pas remarquées. Impossible.
En vingt-deux ans, je n’ai jamais vu ça… chevrota une voix de grand-mère.
— Désolé, madââââme… Nous faisons notre possible, répondit la voix métallique d’un homme.
Le corps de Luca se cabra, sa paupière gauche papillota. Il connaissait cette voix.
— Mais vous devriez savoir, tout de même…
— Revenez dans trente minutes. Ce sera ouvert.
Des semelles claquèrent sur le bitume. Le jeune homme se retourna. Une vieille dame pliée par les années regardait, interdite, son interlocuteur s’en aller. De dos, une silhouette étique, effilée comme un arbre élagué, traversait la rue pour se rendre sur le trottoir opposé au cimetière. L’homme avait presque atteint la porte cochère d’un immeuble haussmannien quand il s’arrêta à son tour. La silhouette redressa ses lignes courbées. Il se mit à humer l’air, à la manière d’un animal reniflant une odeur suspecte. Une odeur de proie. Luca détourna la tête, feignit de fouiller sa poche à la recherche d’un briquet et attendit. Inconsciemment, il cessa de respirer. Cette voix… Ce timbre sans chaleur… Il l’avait déjà entendue, sans qu’il parvienne à mettre le doigt dessus. La drogue, même moins active, altérait sa concentration. Au bout de quelques secondes, le grincement des gonds signifia le départ de l’homme en noir. La vieille dame grommelait, Luca en profita pour l’aborder.
— Excusez-moi, qui est donc cet homme à qui vous parliez?
La grand-mère tressauta. Ses yeux drapés sous les plis de paupières fatiguées dardèrent l’inconnu.
— Je vous demande pardon ? La voix se teintait d’accents de bonté. Vous voulez dire le monsieur bien portant ?
— Euh, non, répondit Luca, décontenancé. Le grand qui vient de vous quitter, à l’instant.
— Oh ! Le cantonnier, vous voulez dire, sourit la grand-mère.
Luca la considéra, interloqué. La vieille commençait visiblement à dérailler.
— Ça fait vingt-huit ans que je me recueille au cimetière du Montparnasse, jeune homme. Et force est de constater que la notion de travail bien fait se perd…
La commère se lançait dans un monologue. Le jeune homme la planta sans crier gare, la laissant maugréer dans son dos. Les ondes d’une affreuse migraine commençaient à s’échouer sur le derrière de son front. À quelques mètres, un chat traversa la route. Le félin fila devant les roues d’une voiture de police. Luca tenta de prendre un air dégagé. Ce n’était pas le moment de se faire contrôler. Ce n’était d’ailleurs jamais le moment pour un dealer, même de seconde main, avec les poches lestées par les recettes d’une nuit de vice. 580 euros en billets. De l’autre côté du mur, un silence de mort avait repris son droit. Les arbres s’étaient remis à danser au rythme du vent polaire. Mais Luca ne le vit pas. Tout à l’observation de la voiture de police, il ne fit pas le lien entre ce retour à la normale et le départ du géant en noir. Sous son crâne, son cerveau était en train de lâcher, épuisé par une nuit d’excès.
*
Trois lignes sombres convergeaient en même point de réunion. La figure géométrique oscillait verticalement, bercée par des chuchotements de cérémonie amérindienne. Luca perdait son regard sur le point de fuite, l’esprit égaré dans le blanc d’un plafond ridé par les ruissellements. Le râle miaulait à ses oreilles, lui parvenant par bribes. Soudain, un nuage voila le vert de ses iris. De loin montait un autre souffle, plus rauque. Bestial. Il augmenta crescendo, jusqu’à se transformer en plainte de tristesse. Luca se mit à trembler lorsque le chœur de pleurs hulula dans ses oreilles. Le gémissement se transforma en cri de douleur, Luca sortit de sa torpeur, à genoux sur le matelas d’un lit étroit. Il baissa les yeux sur son sexe dressé et luisant. Ses mains en suspension surplombaient le dos cambré d’une femme au teint hâlé. Dix griffures symétriques striaient de carmin la cambrure de ses reins.
La fille sauta du lit en hurlant, autant de surprise que de douleur. Luca ne cilla pas, figé. De l’extrémité de ses doigts, pendaient comme un trophée de minces lanières de peau.
— Putain, mais qu’est que t’as fait !?, glapit Samira.
La jeune femme gigotait sur place, incapable d’apaiser le feu qui enflammait le bas de son dos. Sa lourde poitrine dodelinait à chaque contorsion. Du sang se mit à ruisseler le long de ses fesses. Luca, abruti par les voix, tardait à émerger. Il se redressa finalement dans un grincement de ressorts.
— Attends, je vais te cher…
— Ne bouge pas !, hurla la jeune femme, muscles tendus. Ses yeux trahissaient autant la colère que la peur, deux émotions à la combinaison explosive. Elle attrapa ses affaires sans quitter le dealer du regard et entreprit de se rhabiller.
— T’es qu’un putain de taré. Espèce de sociopathe, marmonnait-elle, davantage pour exorciser sa peur primale que pour insulter son amant.
Luca aurait pu tenter de la réconforter. Il se contenta de garder le silence, essayant d’endiguer le raz de marée intérieur qui le submergeait. Dans une ultime grimace, Samira enfila ses chaussures à scratch.
— N'essaie même pas de me rappeler. Oublie-moi sale camé, furent ses derniers mots avant qu’elle ne claque la porte de la chambre de bonne.
Luca resta prostré. Nu et vidé. Sa peau se hérissait, de froid et de peur. Lui qui se targuait de ne plus ressentir de craindre, voilà qu’il tremblait devant le retour de ses vieux démons. Après des années de calme, deux tempêtes en moins d’une semaine. En face, sur le mur pourri de la piaule, Jim Morrison le regardait, torse nu et bras en croix. Sur sa bouche, la même moue de connivence que durant son adolescence. On tambourina à la porte.
*
Luca enfila un caleçon. Les poings redoublèrent sur la frêle porte. Trop puissamment pour être l’œuvre d’une Samira repentante. Le pantalon suivit, puis le pull à même la peau et finalement, le dealer ouvrit. Un gaillard d’une quarantaine d’années, veste sombre sur chemise ouverte, le visage gonflé par les bonnes bouffes et le front gangréné par la calvitie, se tenait dans l’embrasure de la porte. Le commercial du cinquième devait être rentré prématurément de tournée.
— Oui, fit-il, d’un ton las.
— Quoi, qui ? répliqua le voisin, le ton exaspéré. Je commence à en avoir par-dessus la cravate de supporter vos histoires. Ça fait des années qu’on se croise, hein ?
Luca approuva du menton, prêt à encaisser sans broncher les réprimandes de circonstance. « Surtout, rester calme. Ne pas attirer l’attention. »
— Et bien là, je dis stop ! Le ton monta dans les octaves. D’abord vos vagissements de cinglés, maintenant ceux d’une pute qui se trimballe à moitié à poil, mais vous vous croyez où ? J’avertis votre proprio. Et si vous croyez que je suis dupe de vos petites combines !
Luca palpa la menace dans la voix de ce guignol. Une envie de lui défigurer la trogne bulla la surface de son cortex. Où était son Xanax ?
— Calmez-vous monsieur Moterla. C’est un accident. Je vous le promets, ça ne se reproduira plus. Luca avait pris son ton le plus geignant. Il n’était que distant.
— Non, c’est fini, terminado. Le voisin rebroussa chemin dans l'étroit couloir. Quel gâchis, et dire que vous étiez si brill…
Tout à son laïus, il n’eut pas le temps d’atteindre le palier. Luca lui tomba dessus comme une bête furieuse. Il le plaqua violemment contre le plâtre et lui attrapa les bourses à pleine main. Ses doigts se referment, avec la puissance d’une presse mécanique. La figure du commercial se fripa de douleur. Il n’eut même pas la force de crier, réduit à l’immobilité.
— Encore un mot, et je t’arrache ce qui fait de toi le putain d’enfoiré que tu es. La voix était dure, blanche de rage. Et pour être certain qu’on te les regreffera pas, j’écraserai tes couilles sous les talons jusqu’à ce que de la purée dégouline entre les lattes.
La respiration de Luca, haletante, rythmait le silence du dernier étage. Pour une fois et depuis bien longtemps, Didier Moterla prit peur. L’étau étouffait jusqu’à ses émotions. Il sentait la poigne se refermer comme les dents d’une pelleteuse. Il pouvait sentir des effluves de fureur exhaler de la peau blême de Luca. Il pouvait lire dans les yeux du jeune homme cette flamme qui donnait aux mots la consistance des actes.
— Je vais maintenant te lâcher, parvint finalement à siffler Luca entre ses dents. Mais je si jamais j’aperçois l’ombre d’un flic dans cet immeuble, si je reçois la moindre lettre, je te jure que je te les arrache pour de bon. Et je sais que tu m’en crois capable. Hein ?
Le commercial hocha la tête, Luca relâcha l’étreinte. Dans le couloir décati, Didier Moterla s’avachit, les yeux mouillés, le pantalon aussi.
De retour dans sa mansarde, le jeune homme fonça droit sur sa commode. Il fouilla frénétiquement dans le tiroir, déplaça des sachets de cocaïne et d’ecstasy. Caché derrière deux savonnettes de hachisch, il s’empara d’une plaquette de xanax. Il goba trois comprimés et s’assit sur le lit, les mains sur les temps. À cet instant, peu lui importait la perspective de se retrouver à la rue. Il avait rompu toute attache depuis trop longtemps. Peu lui importait le départ de sa régulière, son cœur s’était nécrosé. Non, Luca avait peur de lui même. Il appréhendait la perte de contrôle. Il lui fallait sortir, immédiatement, sans même attendre les effets des cachets. Dans le couloir miteux, le voisin avait décampéi. À son retour, Luca pourrait très bien retrouver la police à sa porte. Mais pour le moment, autre chose le préoccupait.
*
(à suivre...)
00:10 Publié dans Nouvelle | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note



Commentaires
Stephen Gniac est arrivé, il effacera un jour le King moi je vous l'dis.
Beau travail d'orfèvre monsieur l'écrivain, nous sommes tous avec toi pour que cette Nouvelle finisse un jour comme Relique.
Ecrit par : marionjohn | 20.01.2006
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