12.01.2006
Le trafiquant d'âmes
Janvier 2001
Le cri strident fendit l’air avant de déchirer l’oreille de Luca. Le jeune homme ouvrit les yeux, émergeant brutalement de son apnée. Sa mâchoire s’ouvrit avec peine, serrée par les amphètes qui lui tordaient les masséters. La musique reprit possession de l’obscurité rendue brumeuse par la cigarette et les fumigènes. Mais elle ne berçait plus l’esprit de Luca. Il refaisait surface parmi les vivants. Malgré les bouffées de chaleur que la prise de MDMA lui instillait, une sensation de gel lui griffait les vertèbres. Luca croyait encore entendre ce hurlement trop réel, aussi insupportable que le mordant d’une scie sur du métal. Sur la piste de danse, dansaient des ombres. Au loin, il devina plus que ne vit le DJ penché sur ses platines. Le cri aurait pu être la plainte du diamant dérapant sur une platine, ou un ajout sonique de l’officiant. Ça ne l’était pas.
Le vert des lasers furetait la piste de danse. Il accrocha Luca comme un mirador sur sa proie. Son esprit identifia une onde de plaisir qui irradiait depuis son bas-ventre. Les doigts fins d’une main glissée à l’intérieur de son pantalon pianotaient le long de son sexe, déclenchant un message voluptueux que tardaient à analyser ses neurones désorientés. Mais aussi agréable qu’elle fût, la sensation ne parvenait pas à le réchauffer. Le cri avait définitivement mis un terme à son paradis artificiel. Autour de lui, les silhouettes reprenaient consistance. Des danseurs oscillaient sur les battements de la techno comme des serpents sous l’impulsion du charmeur.
Avec difficulté, Luca parvint à se retourner. Une masse sombre ventousa son torse dans une accolade gluante. Encore un effort et sa vision se régla sur le bon canal. Ses yeux saisirent d’abord un décolleté plus que plongeant sur des seins tombants. Plus bas, une main grêle disparaissait dans son caleçon. Au terme d’un pénible effort, Luca leva la tête. À quelques centimètres flottait un visage de craie aux traits comme à moitié effacés par le passage d’une éponge. Il voulut s’accrocher au regard, mais ses yeux tombèrent dans le vide d’orbites creuses. Ses mâchoires compressées libérèrent un râle de mourant. Puis il reprit le contrôle de son corps. Son bras se détendit instinctivement, repoussant la forme au loin. Celle-ci tituba avant de reprendre difficilement son équilibre. En lieu et place des orbites, des lunettes de soleil laissèrent pointer le circonflexe de deux sourcils dorés. La bouche de la jeune femme essora un rictus contrarié et leva bien haut un index injurieux. Luca se détourna, secouant sa chevelure collée par une sueur poisseuse. Une bouffée de chaleur accoucha d’une nouvelle respiration difficile. Dans sa tête, le cri persistait comme une trace sur l’écran d’un radar. Le jeune homme en était à présent persuadé, le DJ n’en était pas l’auteur. Et ça lui faisait peur.
Sur la piste, deux brutes torse nu se galochaient avec violence aux côtés de trois gamins complètement déphasés. La musique rythmée et désincarnée l’accompagna au pied du petit escalier qui menait à la mezzanine des VIP. En haut des marches, un Black à la peau du crâne tendue et luisante lui ouvrit le cordon d’entrée. Il donnait sur une terrasse intérieure toute en longueur, garnie de tables et longée par une rambarde côté piste, par un comptoir de bar côté mur. Des banquettes et des sièges rapiécés s’offraient l’élite noctambule, celle qui pouvait se payer la bouteille et la table qui avec. Loin de la plèbe. Luca n’y voyait pourtant que petites frappes et petits bourgeois, réunis en l’espèce par la magie du même sésame : l’argent. Sur sa gauche, une jolie blonde au débardeur floqué du lapin de Playboy trémoussait sa mini-jupe, les deux mains sur la rambarde. La vision intermittente de la courbure de ses fesses aguichait la foule qu’elle surplombait. Un gominé hâlé, avachi dans un pouf, contemplait son animal de foire.
Sur sa gauche, quelqu’un le salua. Il poursuivit sa route en slalomant entre les tables et se dirigea vers un tout frais vingtenaire à la frêle ossature et aux muscles secs. En tenue blanche intégrale, Samir portait chic suivant les critères de la banlieue pauvre. Bandana posé sur les cheveux, débardeur, pantalon, ceinture et pompes, le tout immaculé et siglé de marques « bling-bling ».
— Luca, t’as une sale tête. Tu devrais te reposer.
La lumière du stroboscope accrocha le sourire d’ivoire du rebeu.
— De toute façon, j’avais l’intention de décoller.
— Je te crois. Mais, mon frère, t’es pas vraiment le gars le plus raisonnable que je connaisse. Les paroles auraient pu passer pour les propos d’un vieil ami. C’était un avertissement. Samir avait des yeux de chaton, mais des dents de lion. Luca préféra écourter la conversation.
— Je t’appelle dans la semaine, ciao.
— Bien sûr que tu m’appelleras, conclut Samir, sourire de squale et acier dans la voix.
Luca ignora le ton. Pour avoir peur de chuter, encore fallait-il chercher à s’accrocher. Les deux hommes se saluèrent d’une arabesque de la main. Un petit paquet changea de propriétaire avant qu’ils ne se séparent.
Samir avait raison, Luca allait mal. L’hallucination auditive avait fait resurgir de vieux démons enfouis au fond du placard. Il secoua la tête alors qu’une autre bouffée de chaleur l’installait dans un état cotonneux. Il traversa la piste de danse rendue spongieuse à force de verres renversés et s’orienta vers les grands escaliers menant vers la sortie. Les danseurs survivants flottaient comme des méduses suspendues entre deux eaux. Le vestiaire lui adressa quelques mots que Luca n’entendit pas. La réalité lui arrivait par bribes, comme des ondes déformées. Il prit son manteau, salua machinalement et monta d’un pas lent. Celui d’un homme ayant vécu trop longtemps.
*
Dehors, la lumière du matin le nimba d’un pâle halo d’hiver. Luca s’alluma un joint et tira dessus jusqu’à en braiser l’extrémité. Il apprécia le silence, leva les yeux au ciel et recracha un nuage de chanvre indien. À travers les effluves, il contempla le flanc sombre de la tour Montparnasse. La discothèque « L’Enfer » se nichait aux pieds du plus haut des immeubles parisiens. Seule une discrète gueule béante de béton signalait l’entrée de ce mausolée de la nuit. Luca resta planté quelques instants, le cou en équerre. En pareille occasion, le jeune homme se plaisait à railler l’ironie de son prénom italien.
« La lumière, si douce à cet instant »
Mais cette fois, il n’éprouva aucun plaisir. Seulement un malaise supérieur au bonheur chimique. Autour de lui, de rares badauds dominicaux s’affairaient, acteurs d’une réalité que le jeune homme avait quitté l’espace de quelques heures. Un père mouchant le nez morveux de son enfant le dépassa. Ils prirent la direction de la gare Montparnasse, une centaine de mètres plus haut. Luca les devança du regard. La grande horloge fichée dans la façade du monument parisien surplombait la vaste esplanade. Ses aiguilles accusaient 08H27.
Il frissonna. La température devait tutoyer le zéro. Après avoir chaloupé sur le trottoir, l’insomniaque se mit en branle. Et c’est paresseusement qu’il traversa la rue du départ pour emprunter le boulevard Quinet. D’habitude, Luca rentrait par l’avenue du Montparnasse. Quelle importance, de toute façon, personne ne l’attendait. Il pensait juste vouloir s’aérer la tête aux quatre vents, oublier ce son. Il pensait.
Alors que les premiers effets d’une descente digne de la grande dépression de 1929 se firent sentir, Luca commença à regretter son choix. Au bout de quelques minutes, ses dents se mirent à jouer les pistons fous. La bouche de métro Quinet disparaissait dans son dos quand, sur le trottoir de droite, commença à défiler un mur haut de trois mètres, décrépi et fatigué. Par-dessus, Luca apercevait les arbres déshabillés par l’hiver. Les ramures pleuraient des larmes de soleil sur le cimetière Montparnasse. Autour de lui, la circulation était nulle. Autant routière que piétonne. Aucune âme qui vive à la ronde. Quelque chose ne tournait pas rond. Il se faisait un silence anormal. Pas total, juste décalé.
(à suivre...)
23:45 Publié dans Nouvelle | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note



Commentaires
Ouhlala, ça fait peur... J'espère que ce n'est pas littéralement autobiographique sinon tu as du passer une sale nuit du 31 décembre... On aurait pas du te laisser tout seul, je l'savais!
Par ailleurs, félicitation, je vois que tes neurotransmetteurs fonctionnent toujours très bien malgrès les maintes expériences chimiques que tu as réalisé, au bénéfice de l'oeuvre j'imagine...
Vivement la suite,
biz
lydie
Ecrit par : lydie | 15.01.2006
Ouhlala, ça fait peur... J'espère que ce n'est pas littéralement autobiographique sinon tu as du passer une sale nuit du 31 décembre... On aurait pas du te laisser tout seul, je l'savais!
Par ailleurs, félicitation, je vois que tes neurotransmetteurs fonctionnent toujours très bien malgrès les maintes expériences chimiques que tu as réalisées, au bénéfice de l'oeuvre j'imagine...
Vivement la suite,
biz
lydie
Ecrit par : lydie | 15.01.2006
Le décor est planté de fort belle manière ma foi... Quel est ce cri strident qui est venu troubler la paisible inconscience de Luca?
Simple aterrissage sans douceur, décollage vers d'autres cieux plus ou moins angoissants?
Vivement la suite....
Ecrit par : Ze Herb | 16.01.2006
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