19.11.2005
Banlieue, arrière cour de Roissy

Mercredi 16 novembre
08h00 : Roissy Charles de Gaulle RER
La buée s’échappe en volutes, avec en toile de fond, le crachin du matin. L’air est tellement chargé en brume que je m’attends à voir surgir le Titanic. Je suis venu vérifier ce que le voyageur ingurgite à bord d’un avion. Tel un inspecteur de l’hygiène, je m’apprête à percer le mystère des plateaux-repas. Les commerciaux vagabonds m’en sauront gré pour l’éternité.
09h45 : Dans le Saint des Saints
Après le passage de deux portiques de sécurité, trois fouilles au corps et un échange carte d’identité contre badge d’accès, j’atterris dans une sorte d’antichambre de décontamination. Le responsable d’exploitation désigne du doigt un grand évier d’aluminium semblable aux spécimens des anciens pensionnats : lavage des mains obligatoire. Je m’exécute en lorgnant son accoutrement. Charlotte sur le crâne, blouse blanche en PVC, chaussons aux pieds. Je pressens le pire. Quelques minutes plus tard, nous ressemblons à des trafiquants dans un atelier de transformation de cocaïne. Laboratoire de contrôle, process minutés, le transit de bouffe n’excède pas huit heures entre les murs. Rassurons les commerciaux vagabonds. Ça déconne pas avec l’hygiène.
10h30 : Melting pot
Nous traversons une série de salles sous température dirigée. Des Noirs, des Arabes, un Blanc… Des Noirs, des Arabes, des Indiens, un Blanc. Chaque jour, 46 nationalités s’affairent pour préparer les 35 000 petits plateaux-repas servis dans des avions empruntés par une majorité de blancs. Le plus grand pourvoyeur de bras de l’aéroport, c’est la banlieue. Et les métiers proposés ne sont pas des plus sympathiques. Dans un atelier d’assemblage, des dames aux joues charbon enroulent les serviettes autour des couverts… 20 000 fourchettes et couteaux passent quotidiennement entre leurs petites mimines. Un adjectif pire qu’ingrat, ça existe ? De deux choses l’une. Ou les ethnies colorées sont intellectuellement en deçà des Caucasiens. Ou bien notre pays traverse une sacrée époque de discrimination aux études…
11H20 : Si j’étais riche
Nous venons d’entrer dans l’un des six ateliers ethniques. À l’heure de la mondialisation, les restaurateurs du ciel s’adaptent aux coutumes allogènes. Les grandes gastronomies ont le droit à leur spécialité. Ici, un Japonais à la jeunesse bien passée, cheveux poivre et sel, s’acharne sur un innocent légume. On me le présente comme un authentique chef nippon. Il confectionne les menus des premières classes en partance pour le pays du soleil levant. Rien que du frais. Tout est cuisiné comme au restaurant. Le toqué m’explique son job, avant de glisser dans ce formidable et tonitruant accent japonais :
— Première classe, 6 000 eu’os !
— Tout cela ? Réponds-je, en feintant l’étonnement
— Deuxième classe, 600 eu’os !
— Ah oui, 5 000 euros le menu, ça a intérêt à être bon…
12h00 : Bis repetita
La visite s’achève à l’intérieur d’un Boeing 777 affrété pour un vol San Francisco. J’arpente les Premium class, le top du top. Les sièges « cellules », spacieux, boisés donnent envie de s’y vautrer. Les passagers ont le choix entre plusieurs plats, écran LCD 15 pouces. 5 000 euros le billet. C’est juste cinq fois le SMIC. Brut. Comme le champagne servi à volonté.
12h45 : Popote interne
Les responsables d’exploitation me convient au restaurant de l’entreprise. Pas la cantine, celle de la direction, avec un maître de table, poli, la nuque droite, silencieux et serviable. Mes interlocuteurs ne sont pas les hauts dirigeants de la boîte. Mais les opérationnels. Ils conservent un lien avec le concret, là où les décisionnaires ont perdu la réalité du terrain. Les opérationnels engueulent un homme quand les administratifs licencient une source de coût.
Si leur discours stigmatise l’aspiration à la fainéantise d’une partie des ouvriers, ils mâtinent leur discours d’une affection du quotidien. Tenez, par exemple, Guy, responsable d’exploitation. Avec sa moustache gauloise et ses yeux bleu vodka, cet ouvrier sans formation a gravi en 28 ans presque tous les échelons. Il n’ira pas plus haut : pas d’études sup’, pas de sens de la stratégie fécondée sous MBA. Mais on sent l’expérience, le cambouis de la pratique. Et c’est un rouage. Indispensable.
13h28 : Chauffe Marcel
La discussion tressaute sur l’actualité, celle des banlieues chaudes. Je tâte le pouls de la vraie France. Celle d’en bas. En banlieue, il n’y a pas que les bagnoles qui ont chauffé. Les esprits aussi. Loin des bulles parisiennes, le poids de l’acier fondu plombe les avis. C’est ici que se jouent les élections de 2007. Et Sarko n’est jamais très loin. Son discours sécuritaire hante les esprits. Sans analyser les causes, l’insécurité est une conséquence ressentie par tous.
14h00 : Que vous soyez puissant…
Arrive le moment que je préfère : quand les petits confient les secrets des grands. Je vous en livre quelques un, mais ne dites pas que c’est moi qui vous l’ai dit. Une task force a été montée pour élaborer en un temps record les envies de culinaires des VIP. Par exemple, le fils du sultan de Brunei a refusé tous les menus gastronomes. Il voulait un Mac Do. À deux heures du matin. Selon que vous soyez puissants ou misérables, la justice vous rendra puissant ou misérable, écrivait La Fontaine. Le roi Fahd d’Arabie Saoudite, se pose un bel après-midi à bord de son Boeing 707 et loupe sa correspondance pour New York. Le Concorde est parti depuis deux heures. Problème, il n’existe que deux vols par jour. Pas très grave : Air France affrète le supersonique du président de la République pour son pote roi du pétrole. L’avion décollera deux heures plus tard, avec à bord, un royal passager. À l’inverse, le président du Cameroun, furieux d’avoir manqué sa correspondance, vient rouspéter et exiger la mise à disposition d’un aéronef. Pas très grave. Il repartira en première sur le prochain vol commercial. Comme tout le monde.
15:40 Publié dans Reportage | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


Les commentaires sont fermés.