02.11.2005
Lost in Hanovre

Jeudi 13 octobre 05
10H00 : Parc des expositions
J’ai posé les pieds en Allemagne, le temps d’un blitz reportage certain de m’enquiquiner ferme de 05h00 à 22h00, TTC.
Groβ erreur !
À mi-chemin entre le cirque Bouglione et la foire de Paris, le Salon international que je viens couvrir aligne des mensurations de mastodonte : 50 000 visiteurs, 75 000 m2, 30 000 sandwiches, quelques prostituées, une tripotée de détritus, et en queue de pelotons, 105 journalistes triés sur le volet. Ce n’est pas rien.
C’est même énorme pour assister à du pur concentré de technologie, point de vue puriste. Des machines, de la tôle et de la BELLE MECANIK point de vue pragmatique. L’Allemagne, énorme puissance industrielle ferait passer la France pour un frustre champ de pissenlits cultivés par des bouseux. Avec des sabots.
10H42 : Espace Presse
L’air sec véhicule des relents de saucisses, les narines palpitent sous les effluves de fromage. L’Allemand ingurgite tôt de bonne heure de copieux petits déj’ à faire pâlir le réalisateur de « Supersize me ». C’est pas leur faute, paraît-il, c’est culturel.
Un Germain de 105 kilos en costard et tongs en cuir avale un sandwich de boursin au basilic. Une langoureuse rigole laiteuse dégouline le long de ses lèvres. Sur la table, la suite attend son heure : tranches de jambon crû et charcuteries huileuses mélangent leur arôme à celui du café.
11H00 : tenue de soirée
À l’intérieur d’un hall, des kilos de son digne d’un teknival sauvage phagocytent l’espace sonore. Des jeux de lumière zèbrent l’obscurité et les tenues moulantes de 5 danseuses. Un parterre d’hommes d’affaires et commerciaux tape dans ses mains, incités par un staff crew très féminin. Le sens du spectacle fait partie du folklore local. Pour de l’industrie, ça frise l'incongru. Un mec en manteau de cuir et lunettes rondes gesticule sur un chariot élévateur. Je suis sûr que c'est du playback. On ne peut pas piloter un chariot et chanter en même temps. On la fait pas à un pro du domaine quand même.
11H45: My precious (obscure réplique de film)
Un directeur général allemand ventripotent postillonne dans la langue de Beckenbauer répondant goulûment aux questions de la presse, qui, peu rancunière, l’encercle de micros.
Gollum me gâche le travail en faisant obstacle de son dos, concentré sur le braquage de son enregistreur sous la moustache frémissante du big boss. Golum est une vieille connaissance. A 64 ans, il est au journalisme éco ce que l’homme de Neandertal est à l’Homo sapiens : nain, râblais, une couronne de cheveux filasses et graisseux tombant sur une nuque de taureau. Grossis par des verres à double foyer, deux petits yeux porcins clignotent comme un phare en haute mer. Le long de sa joue tavelée par les ans, un filet séché de sérum physiologique a laissé un ruisselet de croûte. Et dans son dos une constellation de pellicules étoile le noir de sa veste. Si Gollum peut susciter la pitié, la lui accorder est une grave erreur que seul le candide humaniste commet.
Guidé par un instinct de prédation d’hyène affamée, l’homme de plume ne se déplace que sur invitation, attiré par les cadeaux accordés aux gens de notre profession.
Et si sa science est certaine, il a une fâcheuse tendance à capter la conversation puis à en détourner le cours vers des lits arides de l’anecdote technique. Bref, en un mot comme en cent, ce papi est un con. Et à ce moment précis où le malotru me trouble l’ouvrage, une envie folle de lui caresser les fesses démange ma chaussure. L’attachée de presse me propose un café. Bonne idée.
13H45 : Misère! misère ! un ténia dans l’estomac
Je suis affamé. Si les Allemands mangent comme des vaches aux lueurs de l’aube, ils se contentent de grignoter au déjeuner. Après la visite de 8 stands et la perte de 30 centilitres de salive, je louche vers le buffet et grignote quelques gâteaux salés.
15H00 : David Vincent les a vus
Ils sont là. Partout, arpentant les halls parmi la foule anonyme. Ils sont là, tenant des stands. Ils auraient même un hall entier, m’a-t-on chuchoté sur le ton de l’atterrante confidence. Qui? Les CHINOIS, les Asiats, bien entendu. Alors que la presse fait miroiter ces terres lointaines, les perspectives alléchantes de pognon facile et de paradis pour hommes d’affaires, c’est l’inverse qui arrive. De proies communistes, ils se sont mués en rapaces de la Finance. Moins chers, plus performants, ils fondent sur le marché européen aussi implacablement qu’un requin sur un banc de morue. Que croyait-on ? Qu’on allait faire la nique à une civilisation trois fois millénaire ? Ils ont publié « l’Art de la guerre », ne l’oublions pas.
En même temps, il s’agit d’un juste retour des choses. Ce ne sont pas toujours les pauvres qui trinquent et toujours les blancs en tête d’affiche. « Yellow power !» mes frères !
16H00: The show must go on.
Posant entre deux convoyeurs mécaniques géants, une nana, seins nus, offre son corps au pistolet d’un body painter. Je m’invite à la contemplation béate quelques minutes. Un peu plus loin, d’autres créatures se prêtent aux objectifs des photographes. Ravissantes, belles plantes, beaux tubes, elles rehaussent l’attrait des machines exposées. Sont-elles au moins grassement payées ? Parce que rester toute la journée sur ces engins, exposées aux regards biaiseux, inondées de propos bavant de lucre du commercial de base, ça mérite le Nobel. À quand des thons sur les salons ?
22H00 Thon en boîte
J’attends avec impatience, le plateau repas que l’hôtesse de l’air doit nous servir. Mon estomac hurle à la mort et dicte son état à l’esprit. J’imagine ces petits plats made in Servair, ces salades déshydratées, ces petits blancs de poulets, ce fromage 100% fat free. Le chariot s’arrête à ma hauteur, et voilà que la charmante hôtesse me tend un sandwich à peine moins gros qu’un poing. Une misérable tranche de jambon m’y nargue, souriant de ses filaments de gras. Je n’ai pas le temps de la héler que la dame réitère sa requête au voisin de derrière.
Après la fatigue, le reflet dans le hublot achève de m’abattre. J’ai une sale mine, des boutons plein la gueule, du mascara sous les yeux et une haleine de Saint-Nectaire. Je ne pourrai jamais poser sur un chariot dans un salon.
10H00 : Parc des expositions
J’ai posé les pieds en Allemagne, le temps d’un blitz reportage certain de m’enquiquiner ferme de 05h00 à 22h00, TTC.
Groβ erreur !
À mi-chemin entre le cirque Bouglione et la foire de Paris, le Salon international que je viens couvrir aligne des mensurations de mastodonte : 50 000 visiteurs, 75 000 m2, 30 000 sandwiches, quelques prostituées, une tripotée de détritus, et en queue de pelotons, 105 journalistes triés sur le volet. Ce n’est pas rien.
C’est même énorme pour assister à du pur concentré de technologie, point de vue puriste. Des machines, de la tôle et de la BELLE MECANIK point de vue pragmatique. L’Allemagne, énorme puissance industrielle ferait passer la France pour un frustre champ de pissenlits cultivés par des bouseux. Avec des sabots.
10H42 : Espace Presse
L’air sec véhicule des relents de saucisses, les narines palpitent sous les effluves de fromage. L’Allemand ingurgite tôt de bonne heure de copieux petits déj’ à faire pâlir le réalisateur de « Supersize me ». C’est pas leur faute, paraît-il, c’est culturel.
Un Germain de 105 kilos en costard et tongs en cuir avale un sandwich de boursin au basilic. Une langoureuse rigole laiteuse dégouline le long de ses lèvres. Sur la table, la suite attend son heure : tranches de jambon crû et charcuteries huileuses mélangent leur arôme à celui du café.
11H00 : tenue de soirée
À l’intérieur d’un hall, des kilos de son digne d’un teknival sauvage phagocytent l’espace sonore. Des jeux de lumière zèbrent l’obscurité et les tenues moulantes de 5 danseuses. Un parterre d’hommes d’affaires et commerciaux tape dans ses mains, incités par un staff crew très féminin. Le sens du spectacle fait partie du folklore local. Pour de l’industrie, ça frise l'incongru. Un mec en manteau de cuir et lunettes rondes gesticule sur un chariot élévateur. Je suis sûr que c'est du playback. On ne peut pas piloter un chariot et chanter en même temps. On la fait pas à un pro du domaine quand même.
11H45: My precious (obscure réplique de film)
Un directeur général allemand ventripotent postillonne dans la langue de Beckenbauer répondant goulûment aux questions de la presse, qui, peu rancunière, l’encercle de micros.
Gollum me gâche le travail en faisant obstacle de son dos, concentré sur le braquage de son enregistreur sous la moustache frémissante du big boss. Golum est une vieille connaissance. A 64 ans, il est au journalisme éco ce que l’homme de Neandertal est à l’Homo sapiens : nain, râblais, une couronne de cheveux filasses et graisseux tombant sur une nuque de taureau. Grossis par des verres à double foyer, deux petits yeux porcins clignotent comme un phare en haute mer. Le long de sa joue tavelée par les ans, un filet séché de sérum physiologique a laissé un ruisselet de croûte. Et dans son dos une constellation de pellicules étoile le noir de sa veste. Si Gollum peut susciter la pitié, la lui accorder est une grave erreur que seul le candide humaniste commet.
Guidé par un instinct de prédation d’hyène affamée, l’homme de plume ne se déplace que sur invitation, attiré par les cadeaux accordés aux gens de notre profession.
Et si sa science est certaine, il a une fâcheuse tendance à capter la conversation puis à en détourner le cours vers des lits arides de l’anecdote technique. Bref, en un mot comme en cent, ce papi est un con. Et à ce moment précis où le malotru me trouble l’ouvrage, une envie folle de lui caresser les fesses démange ma chaussure. L’attachée de presse me propose un café. Bonne idée.
13H45 : Misère! misère ! un ténia dans l’estomac
Je suis affamé. Si les Allemands mangent comme des vaches aux lueurs de l’aube, ils se contentent de grignoter au déjeuner. Après la visite de 8 stands et la perte de 30 centilitres de salive, je louche vers le buffet et grignote quelques gâteaux salés.
15H00 : David Vincent les a vus
Ils sont là. Partout, arpentant les halls parmi la foule anonyme. Ils sont là, tenant des stands. Ils auraient même un hall entier, m’a-t-on chuchoté sur le ton de l’atterrante confidence. Qui? Les CHINOIS, les Asiats, bien entendu. Alors que la presse fait miroiter ces terres lointaines, les perspectives alléchantes de pognon facile et de paradis pour hommes d’affaires, c’est l’inverse qui arrive. De proies communistes, ils se sont mués en rapaces de la Finance. Moins chers, plus performants, ils fondent sur le marché européen aussi implacablement qu’un requin sur un banc de morue. Que croyait-on ? Qu’on allait faire la nique à une civilisation trois fois millénaire ? Ils ont publié « l’Art de la guerre », ne l’oublions pas.
En même temps, il s’agit d’un juste retour des choses. Ce ne sont pas toujours les pauvres qui trinquent et toujours les blancs en tête d’affiche. « Yellow power !» mes frères !
16H00: The show must go on.
Posant entre deux convoyeurs mécaniques géants, une nana, seins nus, offre son corps au pistolet d’un body painter. Je m’invite à la contemplation béate quelques minutes. Un peu plus loin, d’autres créatures se prêtent aux objectifs des photographes. Ravissantes, belles plantes, beaux tubes, elles rehaussent l’attrait des machines exposées. Sont-elles au moins grassement payées ? Parce que rester toute la journée sur ces engins, exposées aux regards biaiseux, inondées de propos bavant de lucre du commercial de base, ça mérite le Nobel. À quand des thons sur les salons ?
22H00 Thon en boîte
J’attends avec impatience, le plateau repas que l’hôtesse de l’air doit nous servir. Mon estomac hurle à la mort et dicte son état à l’esprit. J’imagine ces petits plats made in Servair, ces salades déshydratées, ces petits blancs de poulets, ce fromage 100% fat free. Le chariot s’arrête à ma hauteur, et voilà que la charmante hôtesse me tend un sandwich à peine moins gros qu’un poing. Une misérable tranche de jambon m’y nargue, souriant de ses filaments de gras. Je n’ai pas le temps de la héler que la dame réitère sa requête au voisin de derrière.
Après la fatigue, le reflet dans le hublot achève de m’abattre. J’ai une sale mine, des boutons plein la gueule, du mascara sous les yeux et une haleine de Saint-Nectaire. Je ne pourrai jamais poser sur un chariot dans un salon.
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